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jeudi 31 octobre 2019

mon nez rouge (3)

Depuis que j'ai recommencé à porter le nez rouge, je me suis ouvert à l'idée de l'amener dans de nouvelles endroits.

Avec chaque nouvel endroit visité, je me sentais plus à l'aise avec le nez en public. Naturellement, je me suis mis à rêver d'autres situations inconfortables. Pour me guider, j'ai choisi les situations dans lesquelles je n'ai pas complètement cédé à ce qui me rendait vraiment inconfortable. Par exemple, considérez la question suivante : Quel est un bon moment de quitter le bureau pour le déjeuner portant le nez rouge ? Vers 13h, quand la plupart des collègues déjà étaient parti faire leur pause ? Ou juste avant midi, quand l'espace de bureau est encore bien rempli ? Je vous laisse deviner laquelle des deux situations est plus inconfortable. Si vous avez du mal, voilà un indice : mon bureau dans le open space est situé le plus loin des ascenseurs.

Mes aventures en inconfort comprend (dans l'ordre chronologique) :
  • une balade à l'heure du déjeuner d'un bout d'un centre commercial à l'autre, dans le quartier d'affaires où je travaille
  • une visite dans la librairie pour chercher du matériel d'apprentissage de langue
  • une visite à l'heure du déjeuner au café à l'intérieur de mon immeuble de travail (j'ai fait la queue pour acheter une salade à emporter)
  • un passage dans le marché où j'achète d'habitude des fruits
  • une attente à l'arrêt de bus avec d'autres personnes
  • un passage au supermarché pour acheter des courses
  • une visite à l'heure du déjeuner dans la cafétéria de mon immeuble de travail (je me suis installé au milieu de la salle à manger remplie de monde
  • un passage dans la pharmacie pour acheter des médicaments prescrits
L'idée qui sous-tend les aventures ci-dessus était d'exposer le nez rouge au plus grand nombre de gens dans la vie de tous les jours, en attendant le bus ou en faisant des courses par exemple. Je voulais me mettre en avant, comme les gens disent souvent. Pas sans le nez rouge bien sûr.

L'aventure à l'arrêt de bus constituait une avancée en quelque sorte. Je ne pouvais pas me rappeler la dernière fois que je me sentais aussi libre en public. J'ai joué avec le nez rouge, le mettant et puis l'enlevant avant de le remettre, attirant des regards bizarres au passage. Mais je m'en moquais complètement, car dans ce moment, j'étais libre. Et avec ce même sentiment de liberté, je suis monté dans le bus quand il est arrivé. Une fois descendu dans mon quartier, j'ai salué les gens que je croisais avec un sourire et un signe de "thumbs-up" (pouce vers le haut). Tellement j'étais heureux.

Pendant que le nez rouge s'exposait de plus en plus, j'ai eu des retours inattendus, comme les suivants :
  • Un marchand de fruits au marché a pensé que j'avais attrapé un rhume
  • Un collègue a pensé que j'avais bu un peu trop et que j'étais devenu fou
  • Quelques collègues ont pensé que j'avais perdu un pari
  • Une femme qui m'a dit : "C'est très beau" ("It's very beautiful")
Et puis un matin, après une arrivée déguisée au bureau, j'ai décidé de mettre fin au port du nez rouge.

Qu'est-ce qui s'est passé ?

Ce qui s'est passé, c'était que j'ai découvert que j'étais devenu très "self-conscious", comme on dirait en anglais. C'est-à-dire, j'avais l'esprit trop occupé par l'idée que je me voyais différent des autres en portant le nez rouge. Je sentais que celui-ci me poussait à diriger mon attention trop vers l'intérieur, et cela me dérangeait. Par ailleurs, j'avais l'impression de créer une distance avec les gens, car le fait de porter un nez rouge en public était une chose à laquelle personne ne pouvait s'identifier et je n'étais pas vraiment ouvert à l'échange pour rendre cela plus compréhensible. Autrement dit, c'était comme si je disais à moi-même : "Oui, tu te distingues, mais tu es tout seul." Je me sentais même plus seul que je l'étais lorsque je me comportais "normalement" en public même sans parler à personne.

Depuis le matin que j'ai eu cette découverte, je n'ai pas porté le nez rouge, sans regret.

samedi 15 juin 2019

l'art de dire bonjour (2)

Après être entré dans la zone où on se déchausse à la piscine du quartier dimanche dernier, j'ai dit bonjour à un monsieur en prenant place à côté de lui sur un banc. Le bonjour est sorti d'une manière spontanée ; je ne cherchais pas à sourire autant que je le fais lorsque je fais un effort délibéré de dire bonjour ou d'échanger avec quelqu'un. Aussitôt que j'ai commencé à me déchausser, j'ai senti sur moi le regard insistant de ce monsieur, comme s'il essayait d'attirer mon attention. J'ai donc regardé vers lui et effectivement, il donnait l'impression de me poser une question. Alors j'ai retiré mes écouteurs pour écouter ce qu'il avait à dire. "On se connaît ?" J'ai répondu que non. J'ai pu constater une expression d'étonnement sur son visage avant qu'elle cède la place à quelque chose de plus décontracté. Puis il a dit quelque chose que je n'ai pas pu comprendre. La seule chose que j'ai bien reconnue, c'était "C'est poli". J'ai souri, lui il a souri aussi, et je suis parti pour les vestiaires ‒ mais pas avant qu'on échange des "Bonne journée !"

Ah, le bon vieux bonjour. J'ai appris pendant ma vie en France qu'il est coutume de dire bonjour aux gens qu'on connaît plus ou moins ou de qui on a besoin d'obtenir une information ou autre chose. Mais jamais aux inconnus avec qui on n'a pas l'intention d'avoir une conversation. Je ne vais pas aller jusqu'à dire "C'est dommage", mais je dirai ceci : dire bonjour aux inconnus simplement dans l'intérêt de le dire peut être thérapeutique. Pour celui qui le donne ainsi que pour celui que le reçoit. Mais surtout celui qui le donne.

C'est sûrement pour cette raison que je compte donner des bonjours aux cinquante inconnus tous les jours à Paris pour le reste de l'année. A l'extérieur, à l'intérieur, dans le métro et presque n'importe où d'autre.

Plus je peux mettre de l'amour dans chaque bonjour, plus je peux guérir. Avec un peu de chance, celui qui reçoit le bonjour pourra guérir aussi.

samedi 26 janvier 2019

mon nez rouge (2)

Ça a pris presque trois ans, mais le nez rouge est enfin revenu.

Il fait actuellement plus froid que la matinée du 1 avril 2016, mais il est hors question de se décourager. Le temps n'est pas responsable.

Après cinq sorties du nez rouge cette année, avec des règles de jeu progressivement exigeantes, je ressens de moins en moins d'anxiété en mettant et en portant le nez. Je devrais me demander la raison de l'anxiété vu que les gens ont généralement l'air de se moquer de la façon dont on apparaît. Et s'ils semblent intrigués, il est très probable qu'ils finiront par ne rien dire. Pour la plupart, tout ce qu'on reçoit comme réaction, c'est un regard curieux, un sourire chaleureux ou un rire refoulé. Mais pas de parole, adressée à moi en tout cas. Parce que ‒ et vous le savez bien ‒ on ne parle pas aux inconnus auxquels on n'a aucune (bonne) raison de parler.

Porter le nez en public, c'est une expérience intéressante. Il y a bien un sentiment d'inconfort, mais il est loin de ressembler à quelque chose de troublant. Je ne ressens pas tout à fait de bonheur ni de tristesse. Même si je n'engage la conversation avec personne (pas encore au moins), j'ai l'esprit plus ouvert à l'environnement. Ce à moins que je ne sois pas en train de lire, parce qu'objectivement, porter un nez rouge ne change pas vraiment grand-chose ‒ c'est comme porter une paire de lunettes. Et le nez enlevé à la fin de l'expérience, il n'y a pas autant un ressenti de victoire ou de succès que de calme ‒ par rapport à la souffrance qui aurait été éprouvée si l'opportunité de porter le nez n'avait pas été saisie. C'est du genre "soit on y va, soit on n'y va pas." Le choix neutre, ça n'existe pas. Et il est bien trop tard de se dire "je n'avais pas conscience de ça, il n'était donc pas question de faire un choix."

Mais le plus grand changement que cette expérience entraîne semble être au niveau mental. La perception de ce qu'on se sent capable de faire et celle de ce qu'on pense du jugement que les autres ont de soi change. Pour le mieux. Autrement dit, on se sent plus libéré de notre pensée sur le regard des autres pour faire ce qu'on n'aurait pas osé faire précédemment.

Les gens, dans le métro ou dans la rue, ne sont qu'une et même chose : des inconnus. On s'habitue à eux plus ou moins rapidement. Ce sont plutôt les collègues au travail qui font grimper l'anxiété. Peut-être que c'est la peur de s'éloigner d'un rôle très confortable dans lequel ils ont l'habitude de me voir et la peur de présenter quelque chose d'anormal, quelque chose que les autres ne font pas. Oh non, qu'est-ce qu'ils en penseraient ? Jusqu'ici, tout va bien, ils ont l'air de le trouver amusant pour la plupart. Et tout ce temps je craignais le ridicule et la désapprobation. Suis-je bête !

Au-delà de la peur, j'essaie surtout d'honorer l'idée autour du nez rouge afin qu'elle ne se termine pas dans la poubelle comme d'autres avant elle. Il est temps que le refoulement cesse de prendre le dessus.

Honorer l'idée est essentiel vu la charge que l'idée porte. Premièrement, l'idée est la mienne. Deuxièmement, elle est peu conventionnelle. Troisièmement, il y a un aspect sentimental : le nez est venu de Corinne, professeur de théâtre extraordinaire, qui m'en a fait cadeau il y a quelques années et avec qui je l'ai porté en public pour la première fois en prenant le métro après un cours (et oui, j'adore aussi Corinne). Et dernièrement, le nez est rouge, donc ce qui ne rentre pas dans le moule, on le fait ressortir.

Voilà plusieurs réactions intéressantes que j'ai déjà eues :

1) Juste quelques secondes après avoir mis le nez en allant au travail, je suis tombé sur une dame.

Dame : C'est quoi ça ? ... C'est quoi ça ?
Moi : A votre avis ?
Dame : C'est parce qu'il fait froid ?
Moi : Non, j'aime ça !
Dame : Ah, ok !

2) En sortant d'une gare du RER, je me suis fait arrêter par un journaliste qui m'avait repéré quelque temps avant.

Journaliste : Vous portez ce nez rouge en réponse aux manifestations de gilets jaunes et en solidarité du mouvement (soi-disant pacifiste) de gilets rouges ?
Moi : Non, c'est personnel. C'est une expression personnelle.

Il a manifesté son soutien pour mon action, ce que j'ai apprécié.

3) Un collègue m'a rencontré devant les ascenseurs du rez-de-chaussée au travail.

Collègue : Alors, c'est quoi la punition ?
Moi : Non, c'est un embellissement !

4) Pendant que je suis assis dans le métro, une femme m'aperçoit et sourit. Je lui rends le sourire. Elle se faufile entre les gens qui nous séparent et vient me parler.

Femme : Les gens voient que ... ?
Moi : Ben je ne sais pas ce que les gens voient ... Je ne suis pas "les gens."
Femme : Et pourquoi ... ?
Moi : C'est juste un moyen d'expression.
Femme : Alors on voit ça et ça fait sourire.
Moi : Tant mieux ! Merci !

Elle était adorable. Et courageuse.

5) En attendant sur un quai de métro parmi une ligne de personnes, un métro arrive et il est rempli. Les portes s'ouvrent et je vois une femme à l'intérieur à côté d'un enfant, et elle me remarque. Souriante, elle fait signe à l'enfant pour qu'il regarde dans ma direction. Ce qu'il fait, et puis il sourit. Que faire d'autre ? Je lui souris également.

mercredi 20 avril 2016

mon nez rouge

Le premier avril a été un jour spécial dans ma vie ces quelques dernières années. C'était à ce jour-là en 2013 que j'ai publié l'article inaugural de ce blog et que je l'ai annoncé à un petit groupe de personnes. En 2014, j'ai déclaré la raison d'être du blog. Il n'y a pas eu d'articles commémoratifs en 2015, mais j'ai pris la décision de devenir un linchpin. Si j'ai erré dans ma quête après, il faut que nous soyons clairs : une décision importante a été prise, et à ce jour-là. Alors aujourd'hui en 2016, je voulais marquer le coup, m'étant rappelé l'anniversaire seulement au milieu du mois de mars. Vu l'état d'esprit dans lequel j'étais à ce moment-là et ce que j'avais fait les années précédentes, j'ai ressenti une envie pressante de faire quelque chose qui avait autant de sens, mais qui était nouveau et certainement différent.

Différent, comme le fait de porter un nez rouge pendant mon trajet au travail dans la matinée. Ca tombait bien, j'en avais déjà un, offert par Corinne après un exercice de clown qu'elle nous avait fait faire il y a plusieurs années. J'avais en fait déjà porté le nez depuis, en 2012, mais seulement le temps d'un tour dans mon quartier. A l'époque, je trouvais l'idée de faire cela si audacieuse que je la voyais comme un exemple de l'opération Original. Cette "originalité", je la dois à Hypnotica, une sorte d'artiste qui a une fois décidé de porter un godemiché collé à son front en marchant dans un centre commercial. C'était sa tentative de vaincre ses peurs de l'incertitude et du ridicule public, ce qu'il considérait comme des obstacles à sa capacité de penser librement. Je ne peux pas sincèrement dire que j'avais les mêmes intentions que lui, mais j'étais captivé par la nature extravagante de son expérience et encouragé à l'imiter. Pas tout à fait avec un godemiché, mais avec un nez rouge.

A vrai dire, j'ai mis quatre ans à sauter le pas. Je m'étais imaginé porter le nez rouge dans une situation de tous les jours, comme en en allant au travail en métro ou en faisant mes courses au supermarché, mais j'avais trop peur de faire cela à l'époque. Je ne pouvais juste pas m'y mettre. Le truc que j'avais réalisé dans mon quartier n'était qu'un petit test, une simulation qui a duré moins de cinq minutes et qui n'avait pas d'objectif pratique ‒ je n'allais rien faire d'utile quelque part. Je me souviens d'avoir été tout de même très content (et soulagé) en rentrant dans mon appartement après le test, même s'il ne s'était vraiment rien passé, excepté quelques regards curieux de la part de plusieurs passants et d'une cliente assise à la terrasse d'un café. Mais il s'était passé quelque chose ; c'est-à-dire, quelque chose en moi. J'étais sorti de ma zone de confort. Aujourd'hui, quatre ans après, je me sentais plus prêt à aller au-delà du test, à "le faire réellement". L'idée était dans un coin de ma tête, et même si je n'y pensais pas tous les jours pendant toute cette période, elle n'a jamais été oubliée. Elle a fini par rester l'unique expérience sociale ‒ parmi celles que j'avais conçues ‒ que je n'avais pas encore osé faire, notamment parce qu'elle était vraiment saugrenue. Par ailleurs, quand le mois de mars est venu, j'avais souvent le cafard, au travail, parmi d'autres personnes ou même tout seul. Je savais plus ou moins ce que j'avais à faire pour me relever, et ça se réduisait à être plus engagé, entre autres. Alors j'ai décidé de m'engager davantage ... avec moi-même. C'est comment que la vie commence à s'améliorer, non ? Vu mon désespoir, il me semblait logique de faire quelque chose de grand. Grand comme nez-rouge grand. Et puis, quelque temps plus tard, par hasard, je me suis rappelé que le premier avril approchait. Il tomberait un vendredi, soit un jour de travail. Je me suis mis à me rendre compte de ce que le jour avait signifié pour moi. Souvenirs et pensées se sont naturellement rejoints pour donner naissance à l'idée parfaite quoique troublante. Je me suis demandé : "Souviens-toi de la jeune et grande femme blonde que tu as vue ce matin-là il y a quelque temps lorsque tu te rendais à l'immeuble de travail depuis la gare du RER ? Souviens-toi qu'elle portait un nez rouge, avec un air si naturel, en marchant et en parlant avec quelqu'un ? Et si ... c'était toi ?"

La décision de frapper, pour ainsi dire, a été prise deux semaines avant le premier avril. Au cours de ces deux semaines, qui paraissaient plus longues qu'elles l'étaient réellement, j'ai vécu certains moments de joie et d'autres d'angoisse. Non seulement je tentais de me décourager parfois, disant des choses du genre "Qui porte un nez rouge dans le métro, dans le RER ou au travail ?" et "As-tu l'air d'être un gamin ?", mais en plus, je m'inquiétais de la réaction qu'auraient les autres à moi, ou à quelque chose de tellement inhabituel. Est-ce que je me ferais arrêter ? Est-ce que je me ferais tabasser ? Est-ce qu'on m'arracherait mon téléphone portable ? Des questions qui sont restées sans réponse. J'ai été pourtant légèrement réconforté par le fait que ce monologue intérieur incessant révélait quelque chose de fondamental. Les peurs du ridicule public et de l'incertitude, les mêmes que Hypnotica disait qu'il voulait surmonter, je les avais aussi. Malgré la tentation de céder aux peurs, je me suis efforcé d'accepter l'opportunité qui se présentait à moi, une opportunité que j'avais moi-même créée. De plus, dans les moments où j'étais lucide, je savais que je ne voulais pas être rongé de regrets dans la soirée de la veille du deux avril. Alors le mieux que je puisse faire, c'était de me préparer à la bataille.

Je suis resté motivé en me nourrissant encore et encore de mes citations préférées, de mes articles préférés et de mes vidéos préférées. J'ai même lu plusieurs articles de mon propre blog, comme celui au titre de "amour et responsabilité", qui était particulièrement utile. J'ai aussi utilisé de simples techniques de visualisation chaque jour, pour me convaincre de ma capacité d'être performant le jour J. Au travail, en compagnie d'amis, dans le métro ou en dessinant en groupe à Paris, je me suis retrouvé parfois préoccupé du défi que je m'étais lancé. Sûrement, ce n'était quelque chose à partager avec personne. Pas avant de relever le défi au moins.

A l'époque du test il y a quatre ans, j'ai imaginé quelques aspects du plan d'action. Je me voyais surtout dans le métro, tout vêtu de noir ‒ chemise, pantalon, chaussettes, chaussures ‒ sauf pour ce truc rouge qui n'allait pas. L'une des touches 2016 de ce plan était plutôt une mesure de sécurité : mettre le nez rouge à un arrêt de bus dans mon quartier plutôt que chez moi et laisser mes objets de valeur à la maison. En plus, je partirais au travail aux heures de pointe, prendrais les transports publics aux heures de pointe et arriverais aux heures de pointe. Je n'enlèverais le nez que dans deux cas : 1) dès que je serais à mon bureau et 2) si j'avais besoin de prendre l'air sans blocage pour quelques secondes, après quoi je remettrais le nez. A part cela, je me comporterais comme je le faisais normalement pendant le trajet (c'est-à-dire, ne parler à personne, comme la plupart des gens, et avoir de la lecture si possible). Autrement dit, mon comportement ne changerait pas. Et je ne tenterais certainement pas de cacher mon visage dans un journal.ne

Pendant le trajet de 45 minutes au travail, tout s'est déroulé comme prévu. C'était les heures de pointe. J'ai marché jusqu'à l'arrêt de bus. Je me suis changé. J'ai marché jusqu'à la station de métro. Je suis monté dans le métro. Je suis descendu et allé vers la gare du RER. Je suis monté dans le RER. Je suis descendu et allé vers l'immeuble de travail. Je suis entré à l'intérieur. Je suis monté dans l'ascenseur. Je suis descendu à mon étage. Je suis arrivé à mon bureau.

J'ai éprouvé une variété de choses. Tout a commencé pendant la nuit. J'avais beaucoup, beaucoup de mal à m'endormir. Après avoir finalement réussi, j'ai fini par me réveiller à plusieurs reprises, à chaque fois plus tôt qu'à l'heure prévue. C'était très bizarre, mais j'ai compris que l'anxiété m'avait très bien pris. J'avais l'esprit très occupé et concentré sur la même chose : ce que je m'étais décidé à commencer à 8h55. Quand je me suis levé pour de bon, vers 7h, j'avais peu dormi. Manquant de temps pour me décourager, je devais aller jusqu'au bout. Vers 9h, à l'arrêt de bus, j'ai hésité un moment. "On y va ou pas ?", me suis-je demandé, laborieusement. Avant de pouvoir répondre, j'ai sorti le plastique rouge de la poche intérieure de mon manteau et j'y ai fourré mon nez. Aussitôt, j'ai fait demi-tour et je me suis dirigé vers la station de métro. Je me sentais un peu étrange, tout en restant concentré sur mon chemin. J'ai attiré des regards, dont j'ai cherché souvent en croisant des passants ou en restant debout dans une foule. Durant un voyage en métro compris de deux arrêts, j'ai remarqué un gamin tenant la main de son papa jeter un oeil sur moi plusieurs fois, toujours discrètement. Si j'ai vu quelques sourires ici et là ainsi et des têtes tournées lors de mon trajet, les gens avaient l'air largement indifférents à ma présence. Certains ne m'ont simplement pas remarqué, et d'autres qui l'ont fait ont fini par regarder ailleurs après quelques secondes. Pourriez-vous les reprocher ? Après tout, ce n'était pas comme si j'exécutais un numéro de clown pour tenter de retenir leur attention. Soit je marchais, soit je restais debout. Le manque d'une réaction marquée de quelqu'un ‒ sauf d'un homme distribuant des journaux gratuits, qui a fait une blague que je n'ai pas bien entendue mais que j'ai estimée gentille ‒ m'a fait demander si l'expérience était un fiasco. Peut-être que je me moquais peu de ce que les autres pensaient de moi ? L'interrogation m'a donné l'idée d'arrêter de porter le nez. Mais j'ai balayée celle-ci aussitôt.

En entrant dans l'immeuble de travail, j'ai réussi à échapper à la vue des personnes assises à l'accueil et surtout à celle des deux vigiles devant les tourniquets menant aux ascenseurs. J'avais brièvement cherché le regard des vigiles par habitude, sans succès. Alors que je n'avais pas l'intention de les esquiver, je n'essayais pas en même temps de faire face à eux en leur disant "Ben regardez-moi ! Je porte un nez rouge !" Bon. Dans l'allée des ascenseurs, j'ai rencontré un type qui travaillait à mon étage et avec qui j'étais allé parler d'un problème plusieurs mois auparavant, quand il était encore nouveau dans l'organisation. S'il avait l'air perplexe en me voyant, il semblait l'être plus agréablement après que je lui ai dit "Bonjour" (il m'a dit "Bonjour" en retour). Sortant de l'ascenseur avec lui, je suis parvenu à atteindre mon bureau sans voir personne d'autre sur le chemin. Les membres de mon équipe dans les environs étaient en conversation et n'avaient pas vu que j'étais arrivé. J'ai trouvé deux options pour la suite d'évènements ‒ 1) enlever le nez, me féliciter et aller saluer les collègues ou 2) garder le nez, aller saluer les collègues et revenir enlever le nez à mon bureau. Evidemment, la seconde option était plus intéressante, donc je l'ai choisie. Pendant mon apparition, j'ai laissé tout le monde assez étonné, attirant des réactions plus ou moins accueillantes de la majorité (sept personnes environ). Quelques autres sont restés dans un léger état de confusion, sans prononcer un seul mot même lorsque je me suis serré la main avec eux. Au milieu de l'agitation, quelqu'un a deviné que c'était un poisson d'avril, ce que je n'ai ni confirmé ni infirmé. En fait, je n'ai pas donné une justification poussée pour ma tenue, et personne ne m'en a demandé une. Ce qui s'est passé s'est juste passé, et dans moins d'une minute, ayant fait le tour de l'équipe, j'étais de retour à mon bureau, seul. J'ai retiré le nez. Enfin.

La journée de travail s'est déroulée et comme beaucoup d'autres collègues, j'y ai trouvé ma place habituelle, comme si de rien n'était. Pourtant, de temps en temps, je me suis demandé si j'étais vraiment venu au travail en portant un nez rouge. Et à chaque fois, je me suis dit que oui, sinon je me serais pas posé une telle question. Alors, qu'est-ce que j'ai éprouvé en m'exposant en public, surtout avant d'entrer dans l'immeuble de travail ? Le sentiment d'être un peu drôle, un peu mal à l'aise mais rien de vraiment effrayant. J'ai fait de mon mieux pour passer par des espaces bondés, après avoir consciemment fait le choix d'apparaître pendant les heures de pointe, mais il me semblait qu'il y avait moins de monde que d'habitude. Et, encore une fois, tout le monde semblait s'en moquer en fin du compte. Ce que j'avais redouté a fini par être un non-évènement. Quelques regards ici et là, c'était tout. Toutefois, lorsque j'ai pris un peu de recul quelques temps plus tard, j'ai ressenti une satisfaction particulière. Une qui semblait profonde et durable.

Pourtant, je dois être très déçu. Pourquoi ? Parce que je n'ai fait que la moitié du boulot que j'avais imaginé pendant deux semaines. Qu'est-ce qu'il restait ? Juste le trajet retour jusque chez moi ‒ ou bien à l'arrêt de bus de mon quartier ‒ avec le nez rouge, à partir de mon bureau. Essentiellement, la même chose que j'avais faite le matin. Sauf que vers 18h15, lorsque je me préparais à partir en week-end, l'enthousiasme du matin s'était érodé et les vielles anxiétés étaient de nouveau libérées. Hors de question de me laisser passer pour un idiot devant toutes ces personnes qui me connaissaient et qui, pour la plupart, ne savaient rien de mon arrivée au travail. Alors je n'ai pas franchi le pas. Le nez confortablement caché dans la poche intérieure de mon manteau, je me suis levé de mon siège, j'ai pris congé et je suis parti. L'incertitude et le ridicule public resteraient des choses à craindre ...

Mais le nez rouge reviendra.

jeudi 6 août 2015

journée presque parfaite

J'avais espéré une bonne journée, mais je ne m'attendais pas à ce qu'elle soit aussi bonne.  Enfin, cet article même ne devait pas voir le jour.

Tout a commencé lundi matin à Paris, lors de mon trajet au travail.  J'ai pris le métro, profitant de l'opportunité d'entrer en contact avec quelques passagers via l'opération Métro.  Quoique étonnés (qui ne le serait pas ?), ils ont rendu le bonjour en souriant quand je les ai salués.  Ce qui était le mieux, c'est que je n'avais pas perdu de temps avant d'agir.  Je ne m'étais pas demandé si je devrais le faire ou pas, si les gens me regardaient déjà ou allaient me regarder ou comment ça allait être bizarre.  Avec une grande concentration, j'avais simplement sauté le pas et créé les interactions que je m'étais décidé à créer.  Après, j'ai repris la lecture de mon livre du moment : "Ces impossibles Français", Chapitre 5, "Au rendez-vous des libertins".  J'étais détendu pendant le reste du trajet.  J'avais l'esprit tranquille.

Après la matinée passée au travail, j'ai retrouvé le métro à la pause déjeuner.  J'avais décidé de compléter un repérage du jardin des serres d'Auteuil, un jardin botanique agrémenté de grandes serres.  Je n'avais visité le jardin pour la première fois que la veille au soir, pour savoir s'il pourrait être un endroit idéal pour une sortie future entre sketchers.  Comme je devais prendre trois lignes de métro différentes pour y arriver, je bénéficiais de trois occasions de lancer l'opération Métro.  Youpi !  Bien sûr, j'ai éprouvé de l'anxiété comme d'habitude à l'idée de me faire remarquer parmi les passagers, mais plus que tout, j'attendais l'opportunité avec impatience.  Au moment où je suis descendu à Porte d'Auteuil, la station la plus proche du jardin, j'avais marqué deux points sur trois seulement pour l'opération.  Pourquoi ?  Parce qu'à la deuxième étape du trajet, j'ai eu des échanges plus complexes ‒ et plus intéressantes.

Attendant sur le quai du métro à Charles de Gaulle - Etoile pour commencer cette deuxième étape fantastique, j'ai remarqué la présence d'une fille jolissime à proximité, debout.  Puis j'ai remarqué que le sac à dos qu'elle portait était partiellement ouvert.  Ce qui me fournissait un prétexte pour aller lui parler.  Elle était accompagnée d'une autre fille, mais c'était un détail.  Si j'ai hésité une seconde avant de l'aborder, c'était parce que j'étais en train d'apprécier cette occasion inattendue d'effectuer l'opération Insecurity.  Finalement, je suis allé la voir.  Je lui ai dit "Bonjour", suivi d'un "Votre sac est ouvert".  Elle l'a vérifié, souri et dit "Merci", et je suis parti me remettre là où j'attendais auparavant sur le quai.  Formidable.  Attends, je suis parti ?

La seule chose qui m'ait empêché de me faire souffrir après ce "hit-and-run" ("délit de fuite"), comme le dirait ma copine Sophie, c'était une autre interaction qui a eu lieu dans le métro après qu'il est arrivé et que j'y suis entré.  Cela dit, j'étais toujours en mode Opération Insecurity, j'avais donc besoin d'aborder une autre fille attirante pour conclure.  Par conséquent, l'opération Métro ne s'appliquait plus, et elle a été momentanément suspendue.  Dans le métro, il y avait une jolie femme assise à une certaine distance en face de moi (j'étais debout).  Elle avait un petit sac à dos posé sur les genoux sur lequel il était écrit "Keziah".  Après l'hésitation coutumière, j'ai esquivé un couple de passagers pour me rapprocher d'elle.  "C'est pour Keziah Jones ce sac ?", ai-je demandé, faisant référence au chanteur et guitariste nigérian qui est d'ailleurs bien connu en France pour avoir joué dans le métro parisien.  "Non", a-t-elle répondu en souriant.  "Il est à mon fils."  J'ai développé la "blague Keziah" un peu plus, ce qui a donné lieu à une conversation sur l'origine du nom, les langues anglaise et française et d'autres choses.  Lors de la conversation, elle a complimenté mon "français sans accent", tandis que j'ai fait de même pour son anglais (elle était congolaise).  J'ai même trouvé amusant qu'elle ait voulu savoir quels mots français avaient tendance à révéler mon accent lorsque je les prononçais.  J'ai avoué avoir du mal avec certains mots avec le "r", et elle a demandé si le "l" posait problème aussi.  J'ai réfléchi.  En effet, mes collègues, tous francophones, m'avaient taquiné une fois au cours d'une réunion lorsque j'avais dit "les rules", un mot qui avait effectivement un "r" et un "l".  Mais je digresse.  Finalement, la femme a dû descendre et m'a remercié pour une conversation agréable.  Ce qu'elle n'a probablement pas su, c'était que j'étais aussi reconnaissant, sinon plus.

Repérer le jardin (après que j'y suis enfin arrivé) n'était que du bonheur, comme le jour précédent.  J'ai saisi l'opportunité d'explorer d'autres coins et de demander à la femme à l'accueil où on pourrait faire un pique-nique et où se trouvaient les toilettes.  Mais ce qui m'a ému le plus, comme la veille, c'était d'être aux limites du stade Roland-Garros, qui se situe littéralement en face du jardin.  J'ai marché le long de la rue qui séparait stade et jardin en revenant à la station de métro, contemplant les parties de l'extérieur arrondi du court n° 1 qui n'étaient pas cachées de vue par des barreaux ou du feuillage.  Mon attention était particulièrement fixée sur la surface en haut du court, sur laquelle il y avait une longue série de noms inscrits aux années successives.  Des noms tels que G. Kuerten.  S. Graf.  M. Seles.  A. Agassi.  V. Williams.  S. Williams.  M. Navrátilová.  J. Henin.  R. Federer.  Et R. Nadal, encore et encore.  L'imagination en éveil, je me suis identifié à ces champions, appréciant l'occasion d'être proche de l'histoire du tournoi de Roland-Garros au-delà des articles de journaux et des écrans de télévision et d'ordinateur.


Je suis retourné au travail en métro, en bus et en tram et l'après-midi a passé.  Le moment délicieux suivant est venu lors de mon départ de l'immeuble.  Quand je suis monté dans l'ascenseur pour descendre au rez-de-chaussée, j'étais la seule personne.  Je me suis demandé si l'ascenseur s'arrêterait éventuellement à un étage intermédiaire.  Et il l'a fait.  Je me suis demandé ensuite si la personne qui allait le prendre serait un homme ou une femme.  Avec un bout d'anxiété, j'espérais que la personne ne serait pas seulement une femme, mais aussi qu'elle serait solitaire.  Et elle en était une.  Elle est montée dedans.  J'ai dit "Bonjour", elle a dit "Bonsoir" en réponse.  Comme d'habitude dans ces circonstances, je me suis reproché de ne pas avoir utilisé la formule de politesse appropriée pour le soir.  Pourtant j'étais trop concentré à cette rare occasion pour me préoccuper beaucoup des formules de politesse appropriées.  Quand les portes de l'ascenseur se sont refermées, je me suis tourné vers la femme et j'ai demandé : "Vous venez ici souvent ?"  Elle a répondu, de façon plus ou moins sérieuse : "Mais je travaille ici."  Nous avons échangé un regard fixe pendant un instant, son expression du visage plus perplexe que la mienne.  Un silence gênant s'est installé.  Nous sommes restés toujours l'un face à l'autre, mais nous ne nous regardions plus.  J'ai aperçu un sourire discret sur son visage quand même.  Un monsieur est monté dedans à un étage inférieur, mais ça n'a pas fait grand-chose à l'ambiance.  Au rez-de-chaussé, la femme est sortie de l'ascenseur, puis de l'immeuble.  Moi, j'étais à la traîne, réfléchissant à ce qui venait de se produire.  Inutile de dire, j'en étais content.  Un peu troublé, mais content.

Comme on était aux heures de pointe, j'ai décidé d'essayer l'opération Rush Hour avant de descendre dans le métro pour rentrer chez moi.  J'étais déjà dans la rue, et la femme de l'ascenseur était introuvable (même si je ne la cherchais pas forcément).  J'ai vu un groupe de trois filles avancer vers moi.  Hésitation.  Puis j'ai adressé la parole à la plus proche d'entre elles lorsque je la croisais.  "Bonjour, le mois d'août, vous passez vos vacances où en général ?"  "Rwanda", a-t-elle dit.  Voilà une réponse, voire une réaction, à laquelle je ne m'attendais pas.  En fait, j'attendais une répulsion légère (ce qui ne sert qu'à montrer mon niveau d'assurance dans ce genre d'activité).  Mais non, j'étais en train de parler avec un groupe de filles rwandaises.  Nous (elles et moi) avons appris à nous connaître pendant un petit moment, mais trop petit ‒ moins d'une minute ‒ pour être quelque chose d'important.  Après, je suis tombé sur une femme que j'ai trouvée plus âgée et moins attirante que les Rwandaises mais attirante tout de même (traitez-moi de désespéré), et je me suis arrêté pour lui demander quel était le prochain jour férié.  Les idées que j'ai parfois.  Mais toute agréable, elle a joué le jeu.  A chaque fois (sur deux) qu'elle a suggéré un jour férié qui tombait un week-end, j'ai contesté sa réponse, disant qu'elle ne comptait pas.  Alors nous sommes arrivés à la conclusion que le prochain vrai jour férié était le 11 novembre, soit l'anniversaire de la signature de l'armistice de 1918, qui a mis fin à la Première Guerre mondiale.  Nous nous sommes séparés aussitôt après et j'ai poursuivi mon chemin jusqu'au métro, où je n'ai pas hésité à lancer l'opération Métro une fois de plus.  Pur bonheur.

De retour chez moi, j'ai annoncé une sortie prochaine en groupe au jardin des serres d'Auteuil sur le site Web de Paris Sketchers.  J'ai aussi fait une première version de cet article même.

Et dire que ces évènements sont arrivés parce que j'ai décidé à chaque instant de prendre la responsabilité de m'aimer moi-même.

Que la plupart des journées suivantes soient similaires, ou simplement presque parfaites.

dimanche 19 juillet 2015

aventures au pays des queues

Parmi les choses les plus remarquables à voir à Paris sont les files d'attente.  Je ne parle pas uniquement des files pour entrer dans le musée du Louvre ou pour monter au haut de la tour Eiffel.  Je parle plutôt des situations de tous les jours dans lesquelles un Parisien moyen se trouverait en file.  Par exemple, un arrêt à la boucherie.  Un passage à la boulangerie.  Une sortie au cinéma.  Une soirée au théâtre.  Il faut savoir que les endroits qui viennent d'être cités peuvent attirer des queues qui sont formées à l'extérieur sur la voie publique et que pour une partie d'entre eux, une telle chose arrive souvent.  Il semble que ce fait soit quelque chose qui est accepté depuis longtemps par la plupart des Parisiens.  Certains d'entre eux déduiraient en voyant une file de personnes devant l'entrée d'un magasin que les produits qui sont vendus dans ce magasin doivent être de bonne qualité, et parfois de très bonne qualité.  Alors les queues à Paris, ça peut être bien.  Sinon, elles seraient probablement des symptômes d'un problème où il y a trop de gens à servir et trop peu de personnes pour servir ces gens.  Bien sûr, d'autres villes où j'ai vécu (ainsi que celles où je n'ai pas vécu d'ailleurs) peuvent vanter leurs propres queues et ce pour leurs propres raisons, mais je n'avais prêté une attention remarquable aux queues nulle part avant de m'installer à Paris.  Elles ont l'air de faire partie de la vie dans cette ville.  Etant donné les bonnes chances d'en trouver devant la boucherie le samedi matin ou une autre à l'extérieur de la boulangerie le dimanche matin, il a fallu faire quelque chose.  Enfin, sérieusement.

Ce n'était qu'il y a quelques années que j'ai découvert qu'il y avait de la valeur personnelle dans le fait d'entrer en contact avec les gens, surtout ceux que je ne connaissais pas (on les appelle les inconnus en général), et j'ai commencé à faire justement cela.  Un samedi matin, en rentrant de la piscine, j'ai observé une file de personnes attendant à l'extérieur de la boucherie près de chez moi.  J'y avais souvent vu une file d'attente à ce moment-là de la semaine sans trop me préoccuper.  De toute façon, je faisais rarement mes courses là-bas.  Mais, à cet instant-là, je voyais au-delà de la file.  Ce que je voyais, c'était un groupe de personnes aux visages inconnus, chacune ayant quelques minutes à accorder (avant le moment de passer sa commande) pour qu'il se passe quelque chose (peut-être un petit divertissement).  Autrement dit, Mesdames et Messieurs, je voyais une opportunité.  Et comme cela, l'opération Queues est née.

En réalité, la naissance n'a pas été si immédiate.  Alors qu'une opportunité s'était présentée, un processus d'expérimentation naturel a dû avoir lieu avant que l'opération Queues prenne forme.  A la toute première question ("Que faire ?") après la révélation de l'opportunité, la réponse était d'aller quelque part au milieu de la queue et d'avancer en longeant celle-ci vers la fin, disant "Bonjour" à chaque personne en file sur le chemin.  Comme cette approche était une autre façon de dire "Bonjour", elle a été lancée comme une nouvelle phase de l'opération Bonjour.  A la fin, il est devenu clair qu'une telle manière d'établir le contact méritait sa propre opération, même s'il suffisait de dire "Bonjour".  Une opération dérivée a été créée ainsi.

A l'aide d'un ensemble de règles, l'opération Queues est devenue plus officielle.  Ces règles stipulent entre autres qu'en tombant sur une file d'un minimum de cinq personnes dans le cours de la vie de tous les jours, je suis autorisé à faire l'opération sur la file.  Ceci consiste à dire "Bonjour" à une ligne de personnes successives dans la file, au nombre de 5 à 10.  Si la ligne était en désordre ‒ en d'autres termes, pas une ligne ‒ alors il n'était pas nécessaire de faire quelque chose de spécial.  Puisque juger qu'une ligne de personnes est en désordre peut être subjectif, je confie quelquefois le choix d'agir ou non à mes instincts.  De plus, s'il est question de dire "Bonjour" à des personnes dans la queue qui se connaissent et qui sont regroupées ensemble, une famille ou un couple par exemple, je les considère généralement comme une seule personne, à moins que la ligne soit trop courte et que je veuille atteindre la cible nécessaire de cinq à dix personnes.  Dans ce cas, je saluerais autant de membres du groupe une par une que nécessaire.  D'autres limites, telles que le nombre de fois qu'il est possible de faire l'opération de manière régulière (deux fois par semaine au plus), ont été établies pour éviter d'agir trop comme un robot.

Je me souviens un peu de la toute première fois que j'ai fait l'opération.  C'était à la boucherie où j'ai conçu l'idée, et on était un samedi matin.  Même avant d'arriver dans les environs de la boucherie, je me sentais très anxieux sur ce que j'allais faire (je n'étais pas sûr à 100% qu'il y aurait une queue).  Une voix reconnaissable qui venait de l'intérieur de moi tentait de me décourager de faire quelque chose de si étrange, si ridicule et évidemment si vide de sens.  C'était une voix qui me rappelait que la majorité des gens qui fréquentaient la boucherie étaient des personnes âgées et qu'il ne fallait pas les embêter avec mes bouffonneries.  Mais j'étais déjà accro, hanté par une opportunité qui refusait de me quitter.  Avec le recul, j'avoue que ce que je voulais profondément, c'était de saisir l'opportunité.  L'opportunité de donner vie encore à une autre idée, encore à une autre opération et, en le faisant, à moi-même.  Il n'y avait pas d'autre issue que d'aller jusqu'au bout.  Au final, je suis arrivé à la boucherie et j'ai vu la queue.  Tout en nerfs, je me suis mis à faire ce que j'avais prévu de faire.  Quand c'était fini, je suis parti en marchant, sans me retourner.

Les moments qui ont suivi étaient vraiment confus.  Tout s'est passé tellement vite.  Arriver à dire "Bonjour" à la première personne s'est avéré le plus difficile, car j'ai dû vaincre la résistance de la voix intérieure qui me parlait sans cesse pour que j'abandonne.  Après ce "Bonjour", la voix s'est calmée et la résistance a diminué, bien que l'opération ne soit pas encore terminée.  J'avais l'impression d'être hors de moi-même pendant l'épreuve et surtout après.  Mais plus important que tout, c'était le sentiment d'accomplissement.  Il était indéniable et j'étais toujours vivant.  J'étais heureux.

Et les personnes que j'ai "rencontrées" dans la queue ?  Elles n'avaient pas l'air de comprendre ce qui se passait (peut-être que ça ne leur a même pas plu).  Pour la plupart, elles n'ont pas répondu "Bonjour" et elles n'ont rien fait de particulier.  Certains, surtout celles qui m'avaient probablement vu mener l'opération plus tôt dans la queue, ont essayé d'éviter mon regard lorsque je les ai abordées.  Par ailleurs, j'étais trop concentré sur le déroulement de l'opération de la manière la plus simple et, par conséquent, je n'ai pas attendu longtemps qu'on me réponde.  J'ai tout simplement avancé à la personne suivante.

Pendant les quelques dernières années que j'ai fait l'opération à des endroits comme les boulangeries, les cinémas, les musées, les bibliothèques, les cantines, les restaurants, et les boîtes de nuit, le plus souvent à l'extérieur qu'à l'intérieur, j'ai recueilli des réactions peu variées des personnes en file.  En moyenne, la plupart des personnes ont répondu "Bonjour", quelquefois avec enthousiasme, d'autres fois avec indifférence.  D'autres personnes m'ont tout simplement ignoré ou bien ils ont détourné les yeux.  Très rares étaient les fois qu'une conversation s'établisse.  Quand il y en a eu une, c'était généralement parce que j'avais pris l'initiative de l'engager avec la personne.  Tenter d'amorcer une conversation ‒ une conversation avec une phrase d'ouverture choisie sur un coup de tête d'ailleurs ‒ était en fait une amélioration que j'ai apportée à l'opération sur le chemin pour rendre la situation plus intéressante, et ce n'était qu'avec la dernière personne abordée que je l'ai fait, pour des raisons pratiques.  Cela dit, chaque tentative n'a pas toujours abouti à une conversation.  Certains personnes étaient peu enclines à parler, peut-être parce qu'elles ne me connaissaient pas.  Ou peut-être parce que je ne faisais pas ce qu'on attendait de moi.

Certes, ma propre attitude influe beaucoup sur les réactions que j'observe chez les personnes en file.  Plus je suis enthousiaste et engagé pendant mes interactions avec eux, plus il y a des chances qu'ils répondront de manière similaire.  Au moins, c'est ce que je crois.  Par contre, si je fais les choses simplement dans les règles juste pour en finir avec la tâche, je ne peux pas m'attendre à ressentir ou à donner beaucoup de joie pendant l'interaction.  Et c'est là où se situe un grand défi auquel j'ai face dans cette opération.  Apporter de l'enthousiasme et de l'engagement.  Le seul défi plus grand que je vois, ce serait de faire participer les gens que je connais et qui me connaissent à ces interactions.  A ce sujet, je commence à nourrir l'idée qu'un grand défi implique de grandes opportunités.

Et pourquoi toutes ces histoires au sujet des queues en fait ?  C'est sans doute parce que j'y vois un moyen de permettre à l'individu de garder ou de reprendre sa liberté tout en vivant en société.  Sinon, j'ai quelquefois envie d'être un peu différent lorsque je me trouve dans un groupe de gens qui ont l'air de faire plus ou moins la même chose, surtout si celle-ci est attendue.  Il s'avère très souvent que le fait de satisfaire ce sentiment est bon pour ma santé.  Et si, en faisant cela, il y a une possibilité d'avoir un effet positif sur quelqu'un d'autre, même pour une seconde, c'est juste génial.

mardi 31 mars 2015

"do you have a joke?"

Avant quatorze heures le samedi 28 février 2015, je suis arrivé à Gare de Lyon, l'une des six grandes gares de Paris.  Je n'avais aucun train à prendre et je n'étais venu chercher personne.  Je n'avais pas de billet sous la main et je ne voulais pas à en acheter un.  Je n'allais même pas me restaurer, et je n'avais pas besoin d'aller aux toilettes.  Non, j'étais là-bas juste pour faire l'opération Insecurity.

L'opération Insecurity n'est rien de plus qu'un dérivé de l'opération Les Jolies Filles, qui était aussi destinée aux jolies filles.  En toute honnêteté, c'est exactement la même chose que l'opération Les Jolies Filles.  J'en avais juste changé le nom pour me rappeler pourquoi je la faisais : pour surmonter mes sentiments d'insécurité lorsqu'il s'agit de faire des choses inhabituelles en public.  Et pour m'aider, il y avait les jolies filles à trouver presque partout à Paris, que celles-ci le sachent ou pas.

Dès que je suis entré dans le Hall 1 de la gare, j'ai commencé à chercher une cible.  Allant au long du hall, dans l'espace qui séparait les voies des voyageurs dispersés, j'ai gardé les yeux ouverts, balayant la foule du regard.  Pour calmer ma nervosité et tenir loin les pensées parasites, j'ai répété en boucle une citation du mythologue Joseph Campbell dont je m'étais souvenu seulement après avoir échoué à la même opération au même endroit cinq heures plus tôt : "Trouver à l'intérieur de toi cet endroit où il y a de la joie and cette joie consumera tes peines."  C'était une citation à laquelle je croyais, vu les nombreux succès que j'avais eus en faisant des opérations difficiles dans le passé.

Je suis arrivé au bout du hall sans aborder personne.  Ce n'est pas pour dire qu'il n'y avait pas de jolies filles sur place, au contraire.  Je n'ai juste pas repéré d'opportunités nettes ou, quand j'en ai vu une, je n'ai pas eu le courage de faire quoi que ce soit, me disant que je ne savais pas quoi dire à la fille, même si je m'étais permis de dire tout ce qui me venait à l'esprit.  En tout cas, les moments se sont succédés aussi vite que le nombre de gens qui se déplaçaient dans tous les sens.  Sans me laisser décourager, je suis resté en mouvement, armé de mots de sagesse de Joseph Campbell.

J'ai continué mon chemin dans la Galerie des fresques, qui reliait le Hall 1 au Hall 2.  Peu après, j'ai vu une femme dans une tenue très colorée avancer vers moi, seule.  En me rapprochant d'elle, j'ai rapidement regardé aux alentours et vérifié qu'il y avait des gens tout près : certains restaient debout à sa gauche, d'autres marchant derrière elle et encore plusieurs marchant derrière moi.  Parfait.  Juste avant de passer la femme, j'ai attiré son attention en disant "Hello".  Un échange en anglais s'est ensuivi.

"Alors, comment se sont passées les vacances ?", demandai-je.

"..."

"Vous savez, la période des vacances scolaires viennent de se terminer."

"Oui ..."

"Et elle a duré deux semaines."

"Oui ..."

"Alors ça s'est passé comment ?"

La femme a marqué une petite pause, avant de continuer.

"Je ne comprends pas bien.  Parlez-vous allemand ?"

"Allemand ?", demandai-je en retour, surpris.

"Oui, allemand".

"Non, je ne le parle pas.  Vous êtes allemande ?"

"Non, mais je parle allemand."

"Mais vous parlez français ?"

"Oui", réponda-t-elle.

J'étais intrigué du fait qu'elle voulait savoir si je parlais allemand au lieu de me demander si je parlais français.  Nous étions en France, après tout.  Ou est-ce que ai-je loupé quelque chose ?  En tout cas, je n'allais pas commencer à parler en français, ce qui aurait facilité la communication, alors notre échange s'est rapidement arrêté et nous nous sommes séparés aussitôt.

J'ai repris mon chemin vers le Hall 2.  Après y être entré, je me suis retrouvé au bout de la salle.  Je suis allé tout droit vers les voies pour être au coeur de l'action en marchant jusqu'à l'autre bout de la salle.  Bien sûr, je restais à l'affût d'opportunités.  Et mes efforts allaient finir par payer lorsque, quelque part au milieu de la salle, j'ai remarqué deux femmes attendant debout et face aux trains, ensemble.  L'une avait l'air d'être une trentenaire.  L'autre était peut-être la mère de celle-ci, car elle paraissait bien plus vielle.  Sans tarder, je suis entré en action.  De l'action, c'était ce que je voulais après tout.

"Bonjour", dis-je, regardant la plus jeune femme, qui était plus proche de moi.

"..."

"Vous attendez votre train ?"

"Non."

"Ah, vous attendez quelqu'un alors ?"

"Oui."

Silence.  Pendant tout ce temps, j'ai eu le sentiment qu'elles étaient un peu mal à l'aise (ou est-ce que c'était moi plutôt ?).  La plus jeune femme me répondait à chaque fois avec un seul mot, bien que j'y reconnaisse ma part de responsabilité en ayant posé des questions tellement simples pour commencer.  L'autre femme s'était détournée et ne disait toujours rien.  Moi, je ne savais pas quoi rajouter de plus, alors il me semblait que la meilleure chose à faire à ce moment-là, c'était d'arrêter la conversation.

"Alors, bonne journée", dis-je, souriant.

"Merci", dit la plus jeune femme, avec un petit sourire.  L'autre a gardé la silence tout en esquissant un sourire.

J'ai complété mon tour du Hall 2 et je suis parti, repassant par la Galerie des fresques pour retourner au Hall 1.  Ayant engagé la conversation à deux occasions distinctes dans le même bâtiment, j'avais complété l'opération que j'avais ratée seulement cinq heures plus tôt.  Mais je ne me sentais pas satisfait de cette victoire.  En fait, j'avais le sentiment de ne pas avoir donné un effort acceptable, notamment avec les deux femmes rencontrées dans le Hall 2.  L'échange avec elles avait été tout simplement trop bref, et les questions que je leur avais posées ne nécessitaient pas plus que "oui" ou "non" en réponse.  En plus, j'avais été déconcerté par leur réaction relativement distante.  "Mais pourquoi des gens ne peuvent-ils pas juste se détendre des fois ?", me plaignis-je, presque impulsivement.  Et quelques secondes après, j'avais l'esprit à la recherche de solutions pour amorcer des conversations légères avec des inconnus (en l'occurrence, des jolies filles).  Puis une idée s'est imposée dans ma conscience.  Elle m'a plu et j'ai décidé de l'essayer.

J'étais déjà de retour dans le Hall 1, qui semblait plus rempli qu'avant.  Mais je ne me laissais pas dissuader.  En fait, j'étais plus déterminé que jamais, les mots de Joseph Campbell toujours à mes côtés.  J'ai marché en direction du grand tableau des départs suspendu au centre du hall, parmi les douzaines de voyageurs qui y fixaient les yeux.  Tout près, j'ai vu trois filles debout, parlant entre elles dans un petit cercle.  Vu la masse de gens autour d'elles, c'était une excellente opportunité pour moi de présenter mon insécurité, tout en parlant encore en anglais.  Alors j'ai choisi d'aller la saisir.

"Bonjour", dis-je.

"Bonjour".

"Avez-vous une blague ?"

"Eh ... quoi ?"

"Avez-vous une blague ?"

"Une blague ?"

"Oui.  Une blague.  En avez-vous une ?"

Les filles avaient l'air amusées.  J'ai deviné qu'elles se sentaient également perplexes.  Mais elles se montraient joueuses, discutant à voix basse entre elles-mêmes.  Ca s'est fait plutôt vite, je n'ai pas pu noter tout ce qui se passait.  Cependant, je me souviens de m'être agréablement surpris du succès avec lequel je menais ce jeu.  Un peu de silence s'était introduit, alors naturellement, j'ai fait en sorte de relancer le dialogue.

"Bon, j'attends une blague !", commençai-je avec un geste des mains censé exprimer mon impatience.

"Parlez-vous français ?", demanda l'une des filles.

"Oui, je parle français.  Mais pas aujourd'hui."

Elle avait l'air d'avoir bien pris ça.

"Et une mauvaise blague ?", demanda une autre fille.

"Bon, une mauvaise blague reste une blague", concédai-je.

"OK, je vais la dire, c'est en français."

Je me suis rapproché d'elles pour écouter.  J'avais trouvé un peu étrange quoique drôle que j'allais devoir comprendre une blague en français alors que tout le monde savait que j'avais choisi de ne pas dire un mot de français.

"Qu'est-ce qui est jaune et attend ?"

"'Jaune', OK, j'ai compris ça.  'Attend' ?  Comme du verbe 'attendre' ?"

"Oui."

J'y ai réfléchi un instant, cherchant une solution.  J'ai demandé une indice, mais je ne pense pas que ma demande ait été bien entendue par les filles.  Sans ressource, je n'ai pas mis trop de temps avant de renoncer.

"Jaune-attend !", dit l'une d'elles.

"Jaune-attend ?  Quoi ... oh !  Jonathan ?  Le nom Jonathan ?"

"Oui."

"Attendez ... Jonathan ... prononcé dans quelle langue ?  Français ?  Anglais ?"

Je ne peux plus me souvenir de leur réponse.  Mais la blague ‒ ou plutôt la devinette ‒ a été plus ou moins comprise.  J'ai juste supposé que les Français prononçaient le nom Jonathan différemment par rapport aux anglophones natifs.  "Jaune-attend", répétai-je.  "Hmmn."

"Pas mal du tout, pas mal", ajoutai-je.

Les filles étaient tout souriantes.

"Ca vous dérange si je l'utilise ?", leur demandai-je.

"Pas du tout", réponda l'une d'entre elles, gloussant avec les autres.

J'ai décidé de terminer la conversation.  J'avais le sentiment de ne plus rien avoir de plausible à dire.  Mon esprit était vide en fait.  Je pensais que je m'étais déjà racheté après la déception de la rencontre précédente.  Content de cette dernière expérience, j'ai souhaité aux filles un bon voyage avant de les quitter, même si j'ignorais si elles allaient prendre un train ou si elles attendaient simplement que quelqu'un arrive.

A nouveau seul et me sentant libéré plus que tout, j'ai marché vers l'arrêt de bus en dehors de la gare, m'amusant à imaginer des suites à donner à cette opération.

vendredi 14 novembre 2014

opération the third café expliquée

Cher Lionel,

Comment vas-tu ?

Ca fait un an que je t'ai écrit la dernière fois, pourtant je n'ai reçu aucune nouvelle de ta part depuis. Ce n'était pas comme si je m'attendais à une réponse, même si ça m'aurait fait plaisir. Peut-être que mon explication de l'opération Handshake t'a fait trop flipper. Cela dit, c'était toi qui en semblais le plus curieux parmi les membres de l'équipe. Du coup, je ne comprends pas ce silence de ta part, d'autant plus qu'on pouvait parler de tout, ou presque. Juste pour éviter d'imaginer ce que tu aurais pu penser de ma lettre, je vais supposer que tout va bien. Ne dit-on pas "pas de nouvelle, bonnes nouvelles" ? De toute façon, je suis un optimiste, je ne peux donc pas me permettre de m'inquiéter si on ne me donne pas de nouvelles. Je peux seulement faire de mon mieux pour que tu aies l'idée de m'écrire et de partager tes avis avec moi. Et pour ce faire, je vais te présenter une autre opération nommée "The Third Café", que j'ai conçue et que j'ai faite à plusieurs reprises alors que j'étais encore dans l'équipe. Malheureusement, tu n'as pas pu participer à cette initiative avant mon départ. Il est même possible que tu ne l'aies pas connue. Mais ne t'en fais pas, car à la fin de cette lettre, tu en connaitras plus.

En ce qui concerne sa conception, l'opération The Third Café a en fait précédé l'opération Handshake.  Mais je n'ai réussi à la démarrer qu'après avoir eu du succès constant avec Handshake, ayant considéré cette dernière moins risquée.  J'étais déjà très heureux pendant la préparation de The Third Café, surtout quand j'écrivais le programme qui lirait un fichier contenant des dizaines de noms de collègues (en fait 80 noms environ), en sélectionnerait un au hasard parmi eux et puis l'afficherait sur l'écran.  Après toutes ces années passées à écrire de gros logiciels, qui aurait su que composer un programme autonome de 225 lignes pourrait provoquer autant de joie ?

L'opération a été inspirée de la pause-café, que nous faisions habituellement dans la salle située entre les deux open spaces de l'étage et qui disposait d'un distributeur de café.  Ces pauses semblaient être le rituel quotidien qui donnait à beaucoup d'entre nous l'occasion de nous mettre au courant et de blaguer, entre autres.  Encore plus qu'un rituel quotidien, elles avaient l'air de constituer une partie vitale de la culture au travail.  Sincèrement parlant, je ne connaissais pas ce genre de festivités quand j'ai rejoint l'équipe.  Je n'étais même pas partant, préférant rester parmi les autres à leurs postes qui, à mon avis, étaient en train de réaliser des choses productives.  Aujourd'hui, je reconnais que cette attitude ne reflétait que mes insécurités à l'époque.  Pendant mes quelques dernières années au travail, c'était différent, car mes visites à la salle de café pour parler avec des gens étaient plutôt fréquentes.  Bien sûr, je n'y étais pas la personne la plus souvent présente, mais j'avais quand même fait un bon nombre d'apparitions.

Alors le nom de l'opération fait référence directement au troisième café de la journée de travail.  Maintenant que j'y pense, ce nom est un drôle mélange du français et de l'anglais, n'est-ce pas ?  Je ne sais pas du tout pourquoi il m'avait séduit.  Il m'avait juste séduit.  En tout cas, les gens prenaient généralement le café dans la salle de café deux fois par jour.  Il y avait le café du matin, entre 9h30 et 10h30, et puis celui de l'après-midi, vers 16h00.  Comme je l'avais imaginé, le troisième café aurait lieu à 17h00.  Sûrement, ça aurait pu être trop tard pour certains, surtout ceux qui craignaient que leurs habitudes de sommeil soient dérangées s'ils avaient pris le café aussi tard dans la journée, mais c'était simplement comment je voyais à l'esprit l'opportunité pour une nouvelle opération.

Et c'était là l'idée générale : inviter des gens à une pause-café à 17h00.  En pratique, je lancerais le programme que j'avais écrit pour sélectionner au hasard un nom parmi ceux de tout le monde qui occupait les deux open spaces.  TOUT LE MONDE.  Une fois que le programme aurait sorti le nom choisi, il faudrait que je parte vers le bureau de la personne portant ce nom, soit dans notre open space soit dans l'autre, et suggérer qu'elle me rejoigne pour une pause-café.  Et je ferais ceci deux fois par semaine.

Comme tu peux l'imaginer, le "danger" dans tout cela serait d'aborder une personne que je connaissais à peine, à qui je n'avais vraiment jamais parlé ou qui je n'avais vue guère, sans dire l'incertitude de leur réaction à cette demande plutôt particulière.  Cela dit, c'était ce qui rendait la chose stimulante.  Bien sur, c'est une tâche simple de demander à une personne ‒ n'importe qui ‒ de prendre le café avec soi.  Pourtant, on a tendance à demander les gens qu'on connaît déjà ou avec qui on se sent plus ou moins à l'aise.  Même pour moi ça c'est un instinct naturel, alors accepter l'idée d'aborder des collègues avec qui j'étais peu familier ou que je n'aimais pas tellement, aussi simple qu'il était d'un point de vue objectif, a pris un effort.  Ayant trouvé de la valeur dans un tel effort, j'ai résisté à la tentation de relancer le programme jusqu'à ce qu'il me donne le nom d'un collègue que je jugeais plus facile à aborder.

J'ai pensé qu'il était important de faire l'action au bureau du collègue choisi, autour duquel il y avait presque toujours des gens pour servir de public.  Comme pour l'opération Handshake, faire des choses étranges devant un public semblait être la façon la plus rapide de s'affranchir de la peur de faire des choses étranges devant un public.  Et, comme tu le sais probablement maintenant, j'ai un certain goût de faire des choses étranges devant un public.  Parfois, je sens que c'est ma responsabilité.  Mais je digresse.

J'avais très peur d'assumer cette responsabilité, ou plutôt, de faire face à l'opinion que les autres auraient de moi si j'avais fait quelque chose d'inhabituel.  Du coup, l'opération The Third Café, quoique agréable à concevoir, n'a pas vu le jour pendant des mois.  Comme indiqué plus tôt, le succès régulier de l'opération Handshake m'a donné confiance dont j'avais besoin pour démarrer l'opération.  Pour diminuer la peur de m'y lancer, j'ai décidé d'exécuter le programme jusqu'à ce que le collègue choisi au hasard soit une personne que je n'avais pas de mal à aborder.  Alors j'ai fait ceci jusqu'à ce que le programme me donne Sylvie.  Tu te souviens d'elle, non ?

Alors la tâche de marcher jusqu'au bureau de Sylvie était des plus faciles.  Nous nous étions toujours très bien entendus.  Nous avions pris au moins une fois le café ensemble, voire le déjeuner quelques fois.  Donc naturellement, ma troisième pause-café de ce jour-là s'est très bien passée.  Avant d'avoir la discipline (et le courage) de m'adhérer à la règle de deux-fois-par-semaine, je ne me suis estimé prêt à faire l'opération pour la seconde fois que plusieurs semaines après le moment avec Sylvie.  Je savais que, après le début facile, je ne pouvais pas tricher ‒ je ne pouvais pas relancer le programme pour avoir un choix de collègue plus confortable.  Il faudrait que j'accepte le choix qui m'aurait été donné avant que je puisse avancer.  C'était simplement les règles du jeu.  Et avec ces règles à l'esprit, j'ai pris place devant mon ordinateur, j'ai trouvé le programme et je l'ai lancé.  Dans les cinq secondes que ça a pris pour afficher un nom choisi au hasard (cinq secondes qui étaient plus que nécessaires mais qui servaient uniquement à introduire du suspense), mon coeur a battu avec intensité, plus vite avec chaque seconde passante.  Puis j'ai vu le résultat sur l'écran.  Kamel.

En dehors de l'opération Handshake, je n'avais jamais parlé à Kamel.  Jamais.  Je ne savais même pas tout à fait qui il était.  J'avais juste un bon pressentiment.  En plus, à l'opposé de Sylvie, il travaillait dans l'autre open space, quelque part au milieu de la grande salle occupée par au moins une quarantaine de personnes, rendant les choses encore plus intéressantes, si pas effrayantes.  Tellement effrayantes que j'aie vécu une lutte mentale féroce pendant deux jours au travail.  Comment quelque chose de si simple peut-il être si terrifiant à la fois ?

Aussi terrifiant qu'il paraissait, j'ai réussi à trouver le courage de m'en sortir.  Il me le fallait, il n'y avait pas d'autre issue.  C'était une situation "do-or-die" ("ça passe ou ça casse"), comme j'aime bien le dire.  Alors je suis allé au bureau de Kamel, et je l'y ai fait.  Heureusement, grâce à l'opération Handshake, j'avais pris l'habitude d'apparaître aux bureaux de gens que je connaissais mal ou pas du tout pour dire simplement bonjour.  Je ne me rappelle pas en détail ce qui s'est produit ce jour-là, sauf que Kamel a trouvé le geste un peu étrange quoique assez amusant.  James, qui était de la même équipe que Kamel et qui était assis tout près, avait remarqué quelque chose d'inhabituel et a fait un commentaire.  Ce qu'il n'aurait probablement pas fait si nous ne nous connaissions pas.  Son caractère exubérant a aidé à me mettre à l'aise presque instantanément, et ce qui avait semblé si terrifiant une minute plus tôt était devenu quelque chose de si simple.

Finalement, Kamel a accepté l'invitation et nous nous sommes dirigés vers la salle de café, accompagnés de James.  C'était un rendez-vous sympa, même si je ne savais pas vraiment de quoi parler une fois que le grand évènement ‒ les moments de peur avant et pendant l'approche ‒ était terminé.  Mon inquiétude avait été inutile; une fois ensemble dans la salle de café, c'est devenu naturel d'apprendre à se connaître.   J'ai eu l'impression tout de même que la plupart du temps, Kamel était aussi encore étonné que James que je sois venu lui proposer une pause-café.  Je dois avoir donné une excuse sans risque quand il m'a demandé pourquoi, genre "Ben, j'ai juste eu l'idée d'apprendre à connaître les gens autour de moi."  En fin de compte, c'était un moment clé et j'étais complètement ravi.  On dit souvent que le premier pas est le plus difficile, et je venais de le faire.

Pendant les deux mois et demi qui ont suivi, après quoi j'ai quitté la société, j'ai fait l'opération 18 fois au total.  Ca c'est 18 invitations à prendre le café, chacune donnée à un collègue choisi au hasard d'un pool de 80 environ.  Je suis certainement devenu plus discipliné avec le temps, suivant sans faille la règle de deux-collègues-par-semaine lors de mes cinq ultimes semaines.  Plus mon anxiété a baissé, plus mon confiance a augmenté.  Dans l'ensemble, c'était une expérience formidable, une qui a rendu le temps passé au travail plus fun qu'il l'était déjà et qui a donné plus de sens à mon parcours personnel.  De plus, j'ai appris à connaître certains de mes collègues.

Parmi les 18 invitations, j'ai reçu des réponses variées.  Certains ont dit oui, et nous avons pris le café ensemble, tantôt immédiatement, tantôt un peu plus tard dans la journée.  D'autres ont dit non, prétendant généralement qu'ils étaient trop occupés.  Comme j'ai ressenti une grande satisfaction seulement en allant leur suggérer un café, leurs refus ne m'ont pas dérangé du tout.  Quelques autres personnes ont décliné parce qu'ils avaient déjà pris leur café de l'après-midi.  Je suppose que le fait d'en prendre un autre à 17h00 allait trop loin.

L'épisode le plus mémorable, c'était lorsque je devais inviter Mathieu au café.  Il faut savoir que je ne le connaissais pas personnellement, même s'il avait l'habitude de me voir venir à son bureau quand je faisais l'opération Handshake.  En plus de ça, il travaillait dans l'autre open space.  En tout cas, à 17h00 ce jour-là, malgré l'état de grande nervosité dans lequel j'étais, je me suis levé de mon siège pour aller me laver les mains avant l'acte.  Et devine qui j'ai rencontré dans les toilettes.  Mathieu !  Nous avons dû échanger un bonjour à ce moment-là, sans plus.  Je n'allais pas commencer à suggérer qu'on prenne un café ensemble, et par ailleurs faire cela autre part qu'à son bureau allait à l'encontre des règles de l'opération.  Alors je suis retourné vaquer à mes occupations et il est finalement sorti.  Quand j'avais fini, je suis parti en direction de l'autre open space.  Arrivé à la porte, je l'ai ouverte et j'ai passé à travers.  J'ai tout de suite trouvé Mathieu assis au milieu de la salle, plus loin que la place de Kamel, et j'ai avancé sans hésiter jusqu'à son bureau.  La tension qui accompagnait cette marche a rapidement diminué une fois que j'ai expliqué la raison de ma visite, comme ça avait été toujours le cas lors des épisodes précédents.  Finalement, Mathieu a décliné.  Encore un type occupé.  Au moins, il était flatté, ou avait l'air de l'être.

Le voilà.  L'opération The Third Café dans toute sa gloire ‒ pardon, dans tout son détail.  Tu es le premier à en savoir tout ‒ et je veux dire TOUT ‒, même si j'avais laissé s'échapper quelques détails à une fois que j'étais dans la salle de café avec Jérôme (le grand), Alexis et Elid, l'invité du jour.  Je ne sais plus si tu étais là aussi, mon souvenir de ce moment est assez flou.  En tout cas, aucune des personnes présentes ne se doutait pas que je jouais une sorte de jeu.  Je ne pense même pas qu'ils comprenaient ce que je disais.  Certes, donner des explications claires à l'oral n'est pas ma meilleure qualité.  Heureusement je peux écrire (assez bien).  Ben voilà.

Alors, j'espère que tu as été inspiré par cette lecture.  Enfin, j'espère que tu as ressenti quelque chose au moins.  N'importe quoi.  Si c'est le cas, j'aurai atteint mon objectif, même si tu ne m'écris (toujours) pas.  Ca me ferait quand même plaisir d'avoir de tes nouvelles.  Sans vouloir te mettre la pression.

Monsieur (Pre?)?Conf.

dimanche 28 septembre 2014

cinq promenades dans le 12ème

Guess who's back, back again
50 First States back, tell a friend
Guess who's back, Guess who's back ...

Et comme Eminem l'a dit dans "Without Me", l'opération 50 First States est de retour.  Et pourquoi pas, avec le printemps se terminant and l'été commençant ?  Il était temps de se promener encore dans Paris au mois de juillet, quand j'ai relancé l'opération (même si, à l'heure où j'écris, l'automne est arrivé et l'hiver n'est pas loin).

Alors, à partir du juillet, je me suis attaqué au 12ème arrondissement.  Le plan d'action est resté le même depuis le 11ème arrondissement : se promener dans l'arrondissement, s'arrêtant à 10 sites remarquables et demandant aux 50 personnes passées sur le chemin si elles venaient chacune de l'une des capitales d'Etat américains.  La promenade était divisée en 5 parties, chacune comprenant 2 sites à visiter, 10 personnes à aborder, et, bien naturellement, 10 questions à poser.  J'ai réutilisé la même liste des raisons à donner (une pour chacune des 5 promenades) si les personnes que j'abordais me demandaient le pourquoi de ce que je faisais :
  • I am just bored
  • I am just trying to be creative
  • I am trying to change the world
  • I am trying to overcome my shyness
  • I am trying to stop caring about what people think about me

En VF :
  • Je m'ennuie, tout simplement
  • J'essaie d'être créatif
  • J'essaie de changer le monde
  • J'essaie de vaincre ma timidité
  • J'essaie d'arrêter de penser à ce que les autres pensent de moi

L'unique "amélioration" principale que j'ai ajoutée à l'opération était dédiée aux filles.  Quand la personne suivante que je devais aborder devait être une fille, je ne choisirais qu'une fille que je trouvais jolie.  Et avant la fin de l'interaction, je lui demanderais si elle voudrait prendre un verre avec moi.  Sans chichis, juste une invitation directe à boire un verre ensemble.

Il est important de noter que je n'ai pas pu proposer un verre à chaque fille abordée, car certaines ne sont pas restées cinq secondes pour parler.  Au fait, parmi celles à qui j'ai pu demander, aucune d'entre elles n'ont dit oui.  Cependant, j'étais préparé au rejet éventuel.

Et sans plus de cérémonie, je vous présente un récapitulatif de ma visite de 10 sites du 12ème arrondissement, accompagné de quelques notes sur les échanges intéressants que j'ai eus sur le chemin.

1. Gare de Lyon
La gare de Lyon est l'une des six gares principales à Paris.  La troisième gare de France par son trafic, elle doit son nom à la ville de Lyon, desservie par beaucoup des trains de grandes lignes qui partent de la gare, dont la plupart se terminent dans le sud de la France.  Construite à l'occasion de l'Exposition universelle de 1900, elle est considérée comme un exemple classique de l'architecture de son époque.  Celle-ci se distingue par son beffroi, une tour carrée haute de 67 mètres, dont le style rappelle la tour de l'horloge qui abrite Big Ben à Londres.



En plein centre du parvis de la gare de Lyon, il y avait une fille attendant débout sans rien faire, son portable à la main.  Après une brève hésitation, je suis allé la voir.  Bon, elle ne venait pas de Sacramento, California.  Quand je lui ai proposé un verre, elle a répondu d'un air décontracté qu'elle attendait en fait son petit ami, qui avait du retard.  "Ah", me suis-je dit.  Si j'avais une stratégie bien préparée, j'aurais probablement rebondi en demandant "Donc, si vous n'attendiez pas votre copain, auriez-vous quand même aimer prendre un verre ?"  Mais non, je suis parti, tout simplement.

2. Promenade plantée
La Promenade plantée est un long espace vert aérien situé sur la trace de l'ancienne voie ferroviaire de la ligne de Vincennes.  Débutant juste à l'est de l'opéra Bastille, elle suit une bande de terrain de 4,7 km de long vers l'est jusqu'au boulevard Périphérique, une voie circulaire qui sépare Paris de sa banlieue.  Comme si elle n'était pas assez verte, la promenade donne accès à d'autres espaces verts, comme le jardin Hector Malot, le jardin de Reuilly, le jardin de la gare de Reuilly et le square Charles Péguy.

C'était dans une scène du film "Before Sunset", de Richard Linklater et avec Ethan Hawke et Julie Delpy, que j'ai découvert la promenade pour la première fois.  Depuis, j'ai toujours aimé la visiter, et le film est devenu rapidement l'un de mes préférés.





Une rencontre intéressante dans cette version améliorée de l'opération a eu lieu lorsque j'étais sur la Promenade plantée.  En passant sous une arche composée de plantes, je me suis retrouvé face à une fille qui venait de la direction opposée.  Je lui ai promptement demandé si elle venait de Tallahassee, Florida.  Elle était attentive mais n'avait pas l'air de comprendre, alors j'ai continué à répéter la question, à chaque fois plus clairement.  C'était pendant cet instant qu'un jeune homme, que j'avais passé avant de voir la fille, a apparu et demandé ce qui se passait, comme s'il voulait la protéger.  J'ai vite compris qu'ils étaient dans la même compagnie, qui incluait aussi une dame âgée avec laquelle j'avais vu le jeune homme plus tôt.  Soudainement gêné, j'ai rapidement pris congé sans oser proposer à la fille qu'on prenne un verre, la laissant expliquer au mec ce qui venait de se dérouler.

Toujours sur la Promenade plantée, j'ai abordé un monsieur pour savoir s'il venait d'Atlanta, Georgia.  Il a répondu que non, mais il était curieux.  "Qu'est-ce que vous voulez ?", a-t-il demandé.  Quand je lui ai dit que je m'ennuyais tout simplement, il a souri.

3. Viaduc des Arts
Le viaduc des Arts est un ensemble d'ateliers des métiers d'art regroupés dans une construction unique au long de l'avenue Daumesnil.  Son emplacement était anciennement occupé par l'ancien viaduc de Paris construit en 1859 pour soutenir la voie ferroviaire de la ligne de Vincennes.  C'était en 1990 que la mairie de Paris a décidé de réhabiliter le lieu en rénovant chacune des voûtes du viaduc afin de les transformer en nouveau conservatoire de l'artisanat d'art.


Les arts culinaires, quelqu'un ?

Je suis tombé sur un type accompagné d'une fille près d'un carrefour au long du viaduc des Arts.  Quand je lui ai demandé s'il était d'Indianapolis, Indiana, il a rétorqué : "Est-ce que j'ai l'air de venir d'Indianapolis ?"  J'ai répondu que j'essayais juste d'être créatif.  "Bien essayé !", a-t-il dit en retour, souriant.

4. Rue d'Aligre
La rue d'Aligre est une voie au coeur du quartier d'Aligre qui va de la rue de Charenton jusqu'à la rue du faubourg Saint-Antoine.  Dans cette rue se déroule tous les matins sauf le lundi le marché d'Aligre, avec dans son milieu, sur la place d'Aligre, le marché Beauvau, un marché couvert.

Le marché Beauvau sur la place d'Aligre



Rene Miller encore !

Au marché d'Aligre, je suis tombé sur Rene Miller, le musicien que j'avais vu jouer au marché Bastille quand je faisais l'opération 50 First States dans le 11ème arrondissement l'année dernière.  Il me semblait qu'il faisait une pause, et je suis allé parler avec lui.  Il m'a dit qu'il était américain, et je lui ai dit que je venais du New Jersey.  Puis la femme qui restait debout à côté de moi et qui avait dû écouter Rene jouer, a révélé qu'elle serait dans le New Jersey bientôt.  Soudain, j'étais en conversation avec elle.  Elle a dit qu'elle connaissait Rene et qu'elle venait d'arriver à Paris de Memphis, Tennessee, pour y passer quelques semaines.  J'ai découvert qu'elle était illustratrice et aussi un sketcher urbain, ce qui m'a rendu plus curieux.  Naturellement, je lui ai parlé de la communauté de sketcheurs urbains à Paris dont j'étais membre et je l'ai invitée à venir croquer avec nous lors d'une séance au jardin du Luxembourg qui avait lieu le lendemain et que j'organisais.  Elle a dit qu'elle y serait.  Quelle rencontre !

Il y a eu un autre bon moment au marché d'Aligre une fois que j'y ai repris l'opération là-bas le lendemain au matin.  D'une part, c'était remarquable parce que la fille que j'avais passée en me faufilant à travers la foule portait une très jolie robe d'été blanche.  D'autre part, ce n'était pas remarquable parce que je n'avais rien fait, si ce n'était la regarder s'éloginer.

Il y avait un couple de jeunes sur lequel je suis tombé dans la rue du faubourg Saint-Antoine, après avoir quitté le marché.  Ils avaient tous les deux l'air drogués et mon échange avec eux était bizarre.  La fille s'est comportée comme si elle voulait m'aider quand j'ai demandé au mec s'il était de Jackson, Mississippi, alors que le celui-ci voulait qu'ils reprennent leur chemin.  Ils ne pouvaient pas se décider entre eux, tout en continuant leur interaction avec moi (en quelque sorte).  Toute la rencontre était bordelique.  Même ma remarque "J'essaie de changer le monde" est tombée sur des oreilles sourdes.

5. Opéra Bastille
L'opéra de la Bastille, appelé plus couramment Opéra Bastille, est une salle d'opéra moderne située sur la place de la Bastille.  Inauguré le 13 juillet 1989 à la veille du bicentenaire de la prise de la Bastille, il est devenu l'une des deux salles principales utilisées par l'Opéra national de Paris, l'autre étant le plus vieil Opéra Garnier.  Beaucoup d'opéras y sont joués, ainsi que des ballets et des concerts symphoniques.



J'attendais de traverser la rue pour aller de l'opéra Bastille à l'autre bout de la place de la Bastille quand une fille m'a rejoint.  Sautant sur l'occasion, je lui ai demandé si elle était de Lincoln, Nebraska.  Elle a répondu que non et se mettant à sourire, elle a traversé la rue (le feu était déjà vert) et puis disparu.  Soit elle marchait trop vite pour que je puisse l'inviter à prendre un verre, soit j'étais trop lent à poser la question.  A vous de décider.  En lamentant une occasion ratée qui était pourtant belle au début, je suis tombé à nouveau sur la fille sur le quai du port de l'Arsenal quelque temps plus tard.  C'était comme si on m'avait accordé une seconde chance, et celle-ci, je ne l'ai pas gâchée.  En réponse, elle a gloussé et m'a passé sans prononcer le moindre mot.  Elle a probablement pensé que je n'étais pas sérieux.  Tant pis pour elle.

6. Bassin de l'Arsenal
Le bassin de l'Arsenal, également appelé le port de l'Arsenal, est un bassin qui relie le canal Saint-Martin à la Seine, entre le quai de la Rapée et la place de la Bastille.  Creusé suite à la destruction de la Bastille pendant la Révolution française, il était conçu pour remplacer le fossé qui remplissait les douves de la forteresse en eau de la Seine.  Durant le XIXe siècle et une grande partie du XXe siècle, le bassin est devenu un important port commercial, facilitant le chargement et le déchargement des marchandises.  Il a été transformé en port de plaisance en 1983 et dispose de 180 postes d'amarrage environ.

Le port au-delà du quai de la station de métro Bastille


Vers le nord : Place de la Bastille

Vers le sud : Quai de la Rapée

Lors d'une balade sur le quai du port de l'Arsenal, j'ai remarqué un bateau.  En fait, c'était la blonde sur une plate-forme surélevée sur le bateau que j'ai remarquée.  Par rapport aux autres opportunités, celle-ci était suffisament inhabituelle pour ne pas laisser tomber.  D'ailleurs, il me restait une fille à aborder avant de terminer l'opération pour ce jour-là.  Alors je lui ai crié "Hi !" ‒ je ne m'étais pas rendu compte que je pouvais crier ‒ et elle a dit "Hi !" en retour.  Je lui ai demandé si elle était de Concord, New Hampshire et elle a dit que non.  Quand je lui ai demandé si elle aimerait prendre un verre avec moi, elle a dit "Non, merci" et elle est aussitôt rentrée dans le bateau à travers la porte derrière elle.  Je n'ai rien pu faire d'autre que de reprendre ma balade.  Quelques moments après, je me suis retourné et j'ai vu la fille débarquer du bateau avec un homme.  Je me suis retourné à nouveau quelques secondes plus tard et ils marchaient ensemble, main dans la main, sur le quai vers la place de la Bastille, loin de moi.

Ma dernière rencontre au port de l'Arsenal était avec un homme un peu âgé assis confortablement sur la pelouse du jardin qui bordait le quai.  Avec un accent américain parfait, il m'a dit qu'elle était d'une certaine ville de l'Ohio.  Puis, il a demandé : "Pourquoi demandez-vous [si je viens de Trenton, New Jersey] ?"  J'ai répondu que j'essayais de changer le monde, à quoi il a répondu, "Bonne chance".

7. Palais Omnisports de Paris-Bercy
Le Palais omnisports de Paris-Bercy (POPB), également désigné par l'abréviation Paris-Bercy voire simplement Bercy, est une salle polyvalente qui accueille des manifestations sportives et des concerts.  Facilement reconnaissable à l'extérieur par sa forme pyramidale et ses parois recouverts de pelouse en pente, il permet une série d'applications techniques sans limite pour la sonorisation, les éclairages et les effets spéciaux.  Le POPB est le site du tournoi de tennis Masters de Paris, ainsi que celui de compétitions dans d'autres sports comme le handball, le basketball, la boxe, la gymnastique, l'athlétisme, le cyclisme sur piste et le saut d'obstacles.  Il peut accueillir de 3.500 à 17.000 spectateurs assis, selon l'évènement.

Quand le POPB devient Bercy Arena


En tournant à droite du boulevard de Bercy dans la rue de Bercy, dans le coin du Palais omnisports de Paris-Bercy, j'ai vu deux filles attendant debout avec des valises et bavardant.  Dans un anglais avec un accent indéniablement britannique, elles ont révélé qu'elles n'étaient pas de Santa Fe, New Mexico et ont décliné mon invitation à prendre un verre, disant qu'elles devaient aller quelque part.  L'une d'entre elles m'a puis demandé les raisons pour mes actes, et je lui ai dit que j'essayais de vaincre ma timidité.  Instantanément, les deux filles ont déclaré que je n'étais pas timide, ce que j'ai trouvé flatteur.  Elles ont continué à affirmer que je n'étais pas timide, et quand je n'en pouvais plus, j'ai dit "mais vous ne me voyez pas tout le temps."  Une conversation brève et plus conventionnelle a suivi.  L'une des filles a aperçu la feuille de papier fixée sur une planche plastique que je portais et a demandé à la voir.  J'ai commencé à la présenter, disant que c'était une liste des capitales des 50 Etats unis, avant d'être interrompu par leur départ après l'arrivée d'une troisième fille.  A nouveau tout seul, je me suis mis à me demander.  Dans la rue, le bruit court que je ne suis peut-être pas timide après tout.  Quelle idée.

8. Parc de Bercy
Le parc de Bercy est un espace vert qui longe la rive droite de la Seine.  Inauguré en 1994 sur le site des anciens entrepôts de Bercy, le parc s'étend sur 13,9 hectares et est composé de trois jardins différents, chacun sur un thème distinct : "les Prairies", formé de grandes espaces de pelouses ombragées par de grandes arbres, "les Parterres", consacré aux activités du travail des plantes et "le Jardin romantique", qui comprend des bassins où vivent des poissons et des reconstitutions de dunes.

Les Prairies


Les Parterres



Passant au Jardin romantique

Le Jardin romantique


La Grande Terrasse


Peu après être arrivé dans le parc de Bercy, j'ai abordé un homme peut-être sexagénaire alors qu'il faisait une pause lors de son entraînement.  Quand je lui a demandé s'il venait de Bismarck, North Dakota, il a point un doigt vers le sol et a dit, avec un léger sourire : "Je suis de là".

J'ai eu une rencontre intéressante avec un jeune homme bien sapé avec une fille à ses côtés, à l'extrêmité du parc près de la cour Saint-Emilion.  Quand je lui ai demandé s'il venait de Harrisburg, Pennsylvania, il a dit oui et continué à dire oui même si j'avais commencé à mettre l'accent sur "Pennsylvania".  Etonné après une énième oui, je n'avais pas d'autre choix que d'aller plus loin dans la conversation, alors j'ai dit "Bien, je suis de Philad ..." avant qu'il m'interrompe.  "Pennsylvania ?  Non, je suis de Paris !"  Le bon jeune homme qu'il était, il m'a souhaité bonne chance.

Sur la passerelle Simone de Beauvoir, j'ai eu une rencontre assez étrange avec une femme.  Je voulais savoir si elle venait de Rhode Island, Providence, mais ça semblait difficile parce qu'elle repondait avec des mots à peine audibles.  Même si j'ai essayé de rendre ma question plus claire, à chaque fois je n'ai rien entendu en retour.  Quand j'étais sur le point de partir, la femme s'est laissé dire quelque chose de familier dans une voix bien moins inaudible qu'avant : "Au revoir".

9. Cour Saint-Emilion
La cour Saint-Emilion est une rue piétionne qui est coeur du Bercy Village, un centre commercial à l'extrêmité sud-est du parc de Bercy.  Elle tient son nom des vins de Saint-Emilion, un vin rouge français d'appellation d'origine contrôlée produit autour de la ville de Saint-Émilion, dans la région de Bordeaux.  Avec les 42 chais de pierre blanche qui la bordent, la rue est un vestige des entrepôts de Bercy où s'est tenu un important marché vinicole pendant plus d'un siècle.  Aujourd'hui, c'est un centre commercial qui comprend des boutiques, des restaurants, un multiplex, entre autres.

Bonjour la cour Saint-Emilion




Au revoir la cour Saint-Emilion

L'une de mes rencontres les plus intéressantes de tous les temps a eu lieu sur la cour Saint-Emilion.  J'ai vu deux filles, toutes jolies, et j'en ai abordé une pour savoir si elle venait de Montpellier, Vermont.  Ce qui a suivi, je ne m'y attendais pas.  En réponse à la question que j'ai posée sur ses origines, elle a demandé ce que je faisais et pourquoi je le faisais.  Je ne me souviens plus si je lui ai donné la raison déjà préparée ("J'essaie d'arrêter de penser à ce que les autres pensent de moi").  En tout cas, je lui ai présenté la liste des capitales des Etats américains et expliqué brièvement comment je m'en servais, après quoi elle a affirmé que je me rendais captif en traînant dans la rue pour poser mes questions à des inconnus.  Je me suis mis à me défendre, disant que je ne faisais que créer des interactions potentiellement intéressantes.  Quand elle m'a demandé pourquoi c'était elle que j'avais arrêtée, j'ai avoué que c'était parce qu'elle était jolie.  J'ai eu l'impression que cette révélation ne lui avait pas plu, surtout quand j'ai redit au passage qu'elle était jolie, alors j'ai cessé d'utiliser le mot.  A un moment lors de notre conversation, elle m'a dit que Dieu m'aimait (et me le redirait plusieurs fois).  C'était étonnant et plutôt amusant.  Elle m'a parlé de l'église à laquelle elle allait et m'a demandé si je la connaissais.  "Hillsong ?", ai-je répété après elle.  "Oui, je la connais, j'y suis déjà allé en fait."  Apparemment contente de cette découverte, elle a insisté pour que j'assiste au service du lendemain (un dimanche), peu importe le nombre de fois que je lui ai dit que j'avais d'autres plans et que je n'allais guère à l'église.  La pression qu'elle montait était plutôt lourde ; il me semblait qu'elle n'écoutait rien de ce que je disais.  Juste pour qu'elle arrête, je lui ai dit que j'y essayerais d'y aller si je pouvais.  A un moment, elle a fait référence à sa copine, qui, à une certaine distance, n'était rien qu'une spectatrice pendant cet évènement.  Venant d'apprendre comment s'appelait sa copine, j'ai demandé à mon interlocutrice son propre nom.  Elle a répondu "Fille de Dieu".  Nous avions parlé quelques minutes et après quelque temps, elle a commencé à prendre les choses moins au sérieux.  Elle avait peut-être compris que ce qui venait de se passer était une interaction censée être amicale même si un peu particulière.  Elle a insisté une dernière fois pour que je vienne à Hillsong le lendemain, et elle est partie souriante avec sa copine.  J'ai éprouvé un certain soulagement, même si c'était une expérience marrante.  Il va sans dire que je n'ai pas réçu un oui en réponse à mon invitation à prendre un verre.

Avant de quitter la cour Saint-Emilion, j'ai abordé une fille pour lui demander si elle venait d'Olympia, Washington.  Au même moment où elle a demandé les raisons pour la question, après avoir indiqué qu'elle ne venait pas de là-bas, je lui ai demandé si elle voulait prendre un verre.  Très suave.  Je me demande si cet comportement brusque de ma part était influencé par la présence de l'agent de sécurité tout près.

10. Place Félix Eboué
La place Félix Eboué est une place située à l'ancien emplacement de la barrière de Reuilly, l'une des barrières d'octroi au long de l'enceinte construite autour de Paris vers la fin du 18ème siècle.  Anciennement appelée Place Daumesnil, elle porte son nom actuel depuis 1947 en hommage à l'administrateur colonial et homme politique français Félix Eboué (1884-1944), qui était l'un des tous premiers à se rallier à la France libre du général Charles de Gaulle pendant la Seconde Guerre mondiale.  Au centre de la place est installée la fontaine du Château d'eau, un grand bassin circulaire surmonté de trois bassins et orné de huits lions crachant des jets d'eau.


J'ai rencontré une fille pendant que je traversais la rue sur la place Félix Eboué.  Non, nous n'étions pas dans le passage piéton, mais sur la petite plate-forme au milieu.  Quand je lui ai demandé si elle venait de Madison, Wisconsin, elle a dit qu'il y avait peu de chances que je tomberais sur quelqu'un de Madison dans les environs.  J'ai noté sa remarque et puis lui ai demandé si elle voulait prendre un verre avec moi.  Elle a dit non et elle est allée traverser le reste de la rue, marchant assez brusquement.

Voici d'autres scènes intéressantes vues lors des promenades :

Le jardin Hector Malot, accessible depuis la Promenade plantée

La rue du faubourg Saint-Antoine en direction de la place de la Bastille

Le Barrio latino, une programmation salsa assurée le dimanche

Où rollers et skateurs se retrouvent sur la place de la Bastille

Regardez, c'est la Maison de la RATP !

La Cinémathèque Française en cachette

Passerelle Simone de Beauvoir vers le 13ème arrondissement

Passerelle Simone de Beauvoir vers le 12ème arrondissement

Quand la ligne 6 du métro traverse la Seine

Jardinière Avenue Daumesnil