vendredi 14 novembre 2014

opération the third café expliquée

Cher Lionel,

Comment vas-tu ?

Ca fait un an que je t'ai écrit la dernière fois, pourtant je n'ai reçu aucune nouvelle de ta part depuis. Ce n'était pas comme si je m'attendais à une réponse, même si ça m'aurait fait plaisir. Peut-être que mon explication de l'opération Handshake t'a fait trop flipper. Cela dit, c'était toi qui en semblais le plus curieux parmi les membres de l'équipe. Du coup, je ne comprends pas ce silence de ta part, d'autant plus qu'on pouvait parler de tout, ou presque. Juste pour éviter d'imaginer ce que tu aurais pu penser de ma lettre, je vais supposer que tout va bien. Ne dit-on pas "pas de nouvelle, bonnes nouvelles" ? De toute façon, je suis un optimiste, je ne peux donc pas me permettre de m'inquiéter si on ne me donne pas de nouvelles. Je peux seulement faire de mon mieux pour que tu aies l'idée de m'écrire et de partager tes avis avec moi. Et pour ce faire, je vais te présenter une autre opération nommée "The Third Café", que j'ai conçue et que j'ai faite à plusieurs reprises alors que j'étais encore dans l'équipe. Malheureusement, tu n'as pas pu participer à cette initiative avant mon départ. Il est même possible que tu ne l'aies pas connue. Mais ne t'en fais pas, car à la fin de cette lettre, tu en connaitras plus.

En ce qui concerne sa conception, l'opération The Third Café a en fait précédé l'opération Handshake.  Mais je n'ai réussi à la démarrer qu'après avoir eu du succès constant avec Handshake, ayant considéré cette dernière moins risquée.  J'étais déjà très heureux pendant la préparation de The Third Café, surtout quand j'écrivais le programme qui lirait un fichier contenant des dizaines de noms de collègues (en fait 80 noms environ), en sélectionnerait un au hasard parmi eux et puis l'afficherait sur l'écran.  Après toutes ces années passées à écrire de gros logiciels, qui aurait su que composer un programme autonome de 225 lignes pourrait provoquer autant de joie ?

L'opération a été inspirée de la pause-café, que nous faisions habituellement dans la salle située entre les deux open spaces de l'étage et qui disposait d'un distributeur de café.  Ces pauses semblaient être le rituel quotidien qui donnait à beaucoup d'entre nous l'occasion de nous mettre au courant et de blaguer, entre autres.  Encore plus qu'un rituel quotidien, elles avaient l'air de constituer une partie vitale de la culture au travail.  Sincèrement parlant, je ne connaissais pas ce genre de festivités quand j'ai rejoint l'équipe.  Je n'étais même pas partant, préférant rester parmi les autres à leurs postes qui, à mon avis, étaient en train de réaliser des choses productives.  Aujourd'hui, je reconnais que cette attitude ne reflétait que mes insécurités à l'époque.  Pendant mes quelques dernières années au travail, c'était différent, car mes visites à la salle de café pour parler avec des gens étaient plutôt fréquentes.  Bien sûr, je n'y étais pas la personne la plus souvent présente, mais j'avais quand même fait un bon nombre d'apparitions.

Alors le nom de l'opération fait référence directement au troisième café de la journée de travail.  Maintenant que j'y pense, ce nom est un drôle mélange du français et de l'anglais, n'est-ce pas ?  Je ne sais pas du tout pourquoi il m'avait séduit.  Il m'avait juste séduit.  En tout cas, les gens prenaient généralement le café dans la salle de café deux fois par jour.  Il y avait le café du matin, entre 9h30 et 10h30, et puis celui de l'après-midi, vers 16h00.  Comme je l'avais imaginé, le troisième café aurait lieu à 17h00.  Sûrement, ça aurait pu être trop tard pour certains, surtout ceux qui craignaient que leurs habitudes de sommeil soient dérangées s'ils avaient pris le café aussi tard dans la journée, mais c'était simplement comment je voyais à l'esprit l'opportunité pour une nouvelle opération.

Et c'était là l'idée générale : inviter des gens à une pause-café à 17h00.  En pratique, je lancerais le programme que j'avais écrit pour sélectionner au hasard un nom parmi ceux de tout le monde qui occupait les deux open spaces.  TOUT LE MONDE.  Une fois que le programme aurait sorti le nom choisi, il faudrait que je parte vers le bureau de la personne portant ce nom, soit dans notre open space soit dans l'autre, et suggérer qu'elle me rejoigne pour une pause-café.  Et je ferais ceci deux fois par semaine.

Comme tu peux l'imaginer, le "danger" dans tout cela serait d'aborder une personne que je connaissais à peine, à qui je n'avais vraiment jamais parlé ou qui je n'avais vue guère, sans dire l'incertitude de leur réaction à cette demande plutôt particulière.  Cela dit, c'était ce qui rendait la chose stimulante.  Bien sur, c'est une tâche simple de demander à une personne ‒ n'importe qui ‒ de prendre le café avec soi.  Pourtant, on a tendance à demander les gens qu'on connaît déjà ou avec qui on se sent plus ou moins à l'aise.  Même pour moi ça c'est un instinct naturel, alors accepter l'idée d'aborder des collègues avec qui j'étais peu familier ou que je n'aimais pas tellement, aussi simple qu'il était d'un point de vue objectif, a pris un effort.  Ayant trouvé de la valeur dans un tel effort, j'ai résisté à la tentation de relancer le programme jusqu'à ce qu'il me donne le nom d'un collègue que je jugeais plus facile à aborder.

J'ai pensé qu'il était important de faire l'action au bureau du collègue choisi, autour duquel il y avait presque toujours des gens pour servir de public.  Comme pour l'opération Handshake, faire des choses étranges devant un public semblait être la façon la plus rapide de s'affranchir de la peur de faire des choses étranges devant un public.  Et, comme tu le sais probablement maintenant, j'ai un certain goût de faire des choses étranges devant un public.  Parfois, je sens que c'est ma responsabilité.  Mais je digresse.

J'avais très peur d'assumer cette responsabilité, ou plutôt, de faire face à l'opinion que les autres auraient de moi si j'avais fait quelque chose d'inhabituel.  Du coup, l'opération The Third Café, quoique agréable à concevoir, n'a pas vu le jour pendant des mois.  Comme indiqué plus tôt, le succès régulier de l'opération Handshake m'a donné confiance dont j'avais besoin pour démarrer l'opération.  Pour diminuer la peur de m'y lancer, j'ai décidé d'exécuter le programme jusqu'à ce que le collègue choisi au hasard soit une personne que je n'avais pas de mal à aborder.  Alors j'ai fait ceci jusqu'à ce que le programme me donne Sylvie.  Tu te souviens d'elle, non ?

Alors la tâche de marcher jusqu'au bureau de Sylvie était des plus faciles.  Nous nous étions toujours très bien entendus.  Nous avions pris au moins une fois le café ensemble, voire le déjeuner quelques fois.  Donc naturellement, ma troisième pause-café de ce jour-là s'est très bien passée.  Avant d'avoir la discipline (et le courage) de m'adhérer à la règle de deux-fois-par-semaine, je ne me suis estimé prêt à faire l'opération pour la seconde fois que plusieurs semaines après le moment avec Sylvie.  Je savais que, après le début facile, je ne pouvais pas tricher ‒ je ne pouvais pas relancer le programme pour avoir un choix de collègue plus confortable.  Il faudrait que j'accepte le choix qui m'aurait été donné avant que je puisse avancer.  C'était simplement les règles du jeu.  Et avec ces règles à l'esprit, j'ai pris place devant mon ordinateur, j'ai trouvé le programme et je l'ai lancé.  Dans les cinq secondes que ça a pris pour afficher un nom choisi au hasard (cinq secondes qui étaient plus que nécessaires mais qui servaient uniquement à introduire du suspense), mon coeur a battu avec intensité, plus vite avec chaque seconde passante.  Puis j'ai vu le résultat sur l'écran.  Kamel.

En dehors de l'opération Handshake, je n'avais jamais parlé à Kamel.  Jamais.  Je ne savais même pas tout à fait qui il était.  J'avais juste un bon pressentiment.  En plus, à l'opposé de Sylvie, il travaillait dans l'autre open space, quelque part au milieu de la grande salle occupée par au moins une quarantaine de personnes, rendant les choses encore plus intéressantes, si pas effrayantes.  Tellement effrayantes que j'aie vécu une lutte mentale féroce pendant deux jours au travail.  Comment quelque chose de si simple peut-il être si terrifiant à la fois ?

Aussi terrifiant qu'il paraissait, j'ai réussi à trouver le courage de m'en sortir.  Il me le fallait, il n'y avait pas d'autre issue.  C'était une situation "do-or-die" ("ça passe ou ça casse"), comme j'aime bien le dire.  Alors je suis allé au bureau de Kamel, et je l'y ai fait.  Heureusement, grâce à l'opération Handshake, j'avais pris l'habitude d'apparaître aux bureaux de gens que je connaissais mal ou pas du tout pour dire simplement bonjour.  Je ne me rappelle pas en détail ce qui s'est produit ce jour-là, sauf que Kamel a trouvé le geste un peu étrange quoique assez amusant.  James, qui était de la même équipe que Kamel et qui était assis tout près, avait remarqué quelque chose d'inhabituel et a fait un commentaire.  Ce qu'il n'aurait probablement pas fait si nous ne nous connaissions pas.  Son caractère exubérant a aidé à me mettre à l'aise presque instantanément, et ce qui avait semblé si terrifiant une minute plus tôt était devenu quelque chose de si simple.

Finalement, Kamel a accepté l'invitation et nous nous sommes dirigés vers la salle de café, accompagnés de James.  C'était un rendez-vous sympa, même si je ne savais pas vraiment de quoi parler une fois que le grand évènement ‒ les moments de peur avant et pendant l'approche ‒ était terminé.  Mon inquiétude avait été inutile; une fois ensemble dans la salle de café, c'est devenu naturel d'apprendre à se connaître.   J'ai eu l'impression tout de même que la plupart du temps, Kamel était aussi encore étonné que James que je sois venu lui proposer une pause-café.  Je dois avoir donné une excuse sans risque quand il m'a demandé pourquoi, genre "Ben, j'ai juste eu l'idée d'apprendre à connaître les gens autour de moi."  En fin de compte, c'était un moment clé et j'étais complètement ravi.  On dit souvent que le premier pas est le plus difficile, et je venais de le faire.

Pendant les deux mois et demi qui ont suivi, après quoi j'ai quitté la société, j'ai fait l'opération 18 fois au total.  Ca c'est 18 invitations à prendre le café, chacune donnée à un collègue choisi au hasard d'un pool de 80 environ.  Je suis certainement devenu plus discipliné avec le temps, suivant sans faille la règle de deux-collègues-par-semaine lors de mes cinq ultimes semaines.  Plus mon anxiété a baissé, plus mon confiance a augmenté.  Dans l'ensemble, c'était une expérience formidable, une qui a rendu le temps passé au travail plus fun qu'il l'était déjà et qui a donné plus de sens à mon parcours personnel.  De plus, j'ai appris à connaître certains de mes collègues.

Parmi les 18 invitations, j'ai reçu des réponses variées.  Certains ont dit oui, et nous avons pris le café ensemble, tantôt immédiatement, tantôt un peu plus tard dans la journée.  D'autres ont dit non, prétendant généralement qu'ils étaient trop occupés.  Comme j'ai ressenti une grande satisfaction seulement en allant leur suggérer un café, leurs refus ne m'ont pas dérangé du tout.  Quelques autres personnes ont décliné parce qu'ils avaient déjà pris leur café de l'après-midi.  Je suppose que le fait d'en prendre un autre à 17h00 allait trop loin.

L'épisode le plus mémorable, c'était lorsque je devais inviter Mathieu au café.  Il faut savoir que je ne le connaissais pas personnellement, même s'il avait l'habitude de me voir venir à son bureau quand je faisais l'opération Handshake.  En plus de ça, il travaillait dans l'autre open space.  En tout cas, à 17h00 ce jour-là, malgré l'état de grande nervosité dans lequel j'étais, je me suis levé de mon siège pour aller me laver les mains avant l'acte.  Et devine qui j'ai rencontré dans les toilettes.  Mathieu !  Nous avons dû échanger un bonjour à ce moment-là, sans plus.  Je n'allais pas commencer à suggérer qu'on prenne un café ensemble, et par ailleurs faire cela autre part qu'à son bureau allait à l'encontre des règles de l'opération.  Alors je suis retourné vaquer à mes occupations et il est finalement sorti.  Quand j'avais fini, je suis parti en direction de l'autre open space.  Arrivé à la porte, je l'ai ouverte et j'ai passé à travers.  J'ai tout de suite trouvé Mathieu assis au milieu de la salle, plus loin que la place de Kamel, et j'ai avancé sans hésiter jusqu'à son bureau.  La tension qui accompagnait cette marche a rapidement diminué une fois que j'ai expliqué la raison de ma visite, comme ça avait été toujours le cas lors des épisodes précédents.  Finalement, Mathieu a décliné.  Encore un type occupé.  Au moins, il était flatté, ou avait l'air de l'être.

Le voilà.  L'opération The Third Café dans toute sa gloire ‒ pardon, dans tout son détail.  Tu es le premier à en savoir tout ‒ et je veux dire TOUT ‒, même si j'avais laissé s'échapper quelques détails à une fois que j'étais dans la salle de café avec Jérôme (le grand), Alexis et Elid, l'invité du jour.  Je ne sais plus si tu étais là aussi, mon souvenir de ce moment est assez flou.  En tout cas, aucune des personnes présentes ne se doutait pas que je jouais une sorte de jeu.  Je ne pense même pas qu'ils comprenaient ce que je disais.  Certes, donner des explications claires à l'oral n'est pas ma meilleure qualité.  Heureusement je peux écrire (assez bien).  Ben voilà.

Alors, j'espère que tu as été inspiré par cette lecture.  Enfin, j'espère que tu as ressenti quelque chose au moins.  N'importe quoi.  Si c'est le cas, j'aurai atteint mon objectif, même si tu ne m'écris (toujours) pas.  Ca me ferait quand même plaisir d'avoir de tes nouvelles.  Sans vouloir te mettre la pression.

Monsieur (Pre?)?Conf.

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