dimanche 22 mai 2016

pourquoi j'aime paris (10)

La date du 48ème Worldwide SketchCrawl était fixée pour le samedi 25 juillet 2015 et, comme pour les SketchCrawls précédents, le groupe Paris Sketchers avait l'intention de faire quelque chose de grand. Se joignant à des groupes de sketchers qui participaient dans plus de soixante villes du monde entier, une trentaine d'entre nous se sont rassemblés à Paris pour passer une journée à dessiner dans un lieu choisi. Ce lieu, c'était le Parc Floral, l'un des quatre jardins formant le Jardin botanique de Paris, au sud-est de Paris. Deux semaines avant l'événement, j'étais allé y faire un repérage avec Agnès, Blandine, Valie et Estelle pour trouver des endroits où nous pourrions nous rencontrer, déjeuner et nous désaltérer le jour de l'évènement. On savait alors qu'Agnès, qui menait l'effort d'organiser le SketchCrawl pour Paris Sketchers, ne serait pas là le jour J. En tant que co-modérateur du groupe avec elle, j'ai décidé de prendre le relais en son absence. En réalité, tout ce que j'avais à faire, c'était d'annoncer le programme déjà parfait sur notre site Web, ainsi que sur le forum de discussion en ligne de la communauté SketchCrawl. Pourtant, j'ai hésité parce que le site des prévisions météo ne pouvait pas garantir une journée sans pluie avec autant de jours d'avance. Les chances de pluie étaient faibles mais je me suis quand même tracassé. Nous n'avions pas un autre endroit où aller en cas de mauvais temps. Et cela n'aidait pas que la large majorité des espaces du parc étaient à l'extérieur (à savoir : sans toit). Au pire des cas, la quarantaine d'entre nous passeraient la journée dans les deux restaurants du parc et les quelques bâtiments qui abritaient des bonsaïs. Moyennement à l'aise avec cette idée, je suis allé publier le programme en ligne. Pour reprendre les mots de Seth Godin, j'avais "shippé", c'est-à-dire, j'avais passé à l'acte.

Plan du Parc Floral

J'ai commencé la journée du SketchCrawl assez inquiet pour le déroulement de l'évènement, dû au vent fort et aux averses qui m'ont réveillé vers 6 heures et qui dureraient jusqu'à ce que le froid vienne. On se trouvait peut-être au milieu de l'été, mais ça ne sentait pas trop l'été ce matin-là. Sans me décourager, je me suis préparé physiquement et mentalement à me rendre au Parc Floral. C'était super de prendre un bus qui y allait directement depuis mon quartier ‒ la deuxième fois en trois SketchCrawls consécutifs que j'avais pu faire cela. Encore mieux, le trajet était court ; il n'a duré que dix minutes.

Il était vers 9 heures et demie quand je suis arrivé à l'entrée du parc. J'ai passé les portes et attendu tout près jusqu'à 10 heures avant d'avancer plus (10 heures parce que c'était l'heure du premier rendez-vous, dans un restaurant du parc qui s'appelait le Bosquet). Quelques minutes plus tard, Pierre et Annie, la dernière venant d'arriver de Rouen, sont entrés dans le parc. Je suis allé les saluer, rencontrant officiellement Annie, qui j'avais vue lors d'un SketchCrawl à la Cité des sciences et de l'industrie l'année précédente. J'avais déjà rencontré Pierre, aussi pendant un SketchCrawl. Par ailleurs, je l'avais aperçu un quart d'heure auparavant dans le café où nous nous retrouverions en fin d'après-midi.

Nous avons tous les trois avons marché vers le Bosquet sur un chemin battu encadré par une végétation luxuriante. A l'arrivée, nous nous sommes installés à une table à l'intérieur. Un quart d'heure après, nous étions sept. Un autre quart d'heure après, nous étions neuf. Et pendant tout ce temps, le soleil est devenu de plus en plus présent, à la joie de tous. Ravi, j'ai publié un message en ligne via mon smartphone pour tenter de rassurer ceux qui se trouvaient indécis. Je ne sais pas si ça a payé, mais le soleil brillerait fort le reste de la journée. Comme si on était en été.

Après avoir pris un café, la plupart des gens sont partis dans différents coins du parc à la recherche de quelque chose à dessiner. Moi, je suis resté au restaurant pour accueillir ceux qui allaient arriver, passant le temps sur le croquis ci-dessous. C'est une vue de l'extérieur depuis l'entrée centrale du restaurant. Heureusement, je l'ai achevé avant l'heure du déjeuner.



Nous nous sommes réunis au Bosquet à 13 heures. Nous étions une bonne vingtaine en nombre, et le soleil était bien présent. La plupart des gens se sont assis à table sur la terrasse en plein air, tandis que quelques personnes ont fait un pique-nique sur la pelouse juste à côté. Au cours du déjeuner, tout le monde a naturellement pris le temps de bavarder un peu et certains ont même montré les dessins qu'ils ont réalisés de la journée jour jusque-là. C'était agréable à voir.

Nous sommes tous partis du restaurant à peu près au même moment, vers 14 heures. Alors que le reste du groupe s'est dispersé pour croquer davantage, je suis resté. J'avais une autre idée : pourquoi ne pas aller photographier les autres sketchers en plein travail ? Le parc étant si grand (trente hectares), j'ai passé trois heures sans avoir tout vu ‒ et je n'ai pas pu trouver chaque membre du groupe. Je me doutais que certains faisaient partie du public dans l'Espace Delta, où Imani Winds se produisait à l'occasion du Paris Jazz Festival, et que d'autres étaient dans les parties les plus reculées du parc qui avaient l'air forestier. Quant à quelques "non-rencontres", il n'y avait juste pas de chance ; nous étions bien au même endroit, mais pas là ensemble au même moment.

Malgré ce revers, j'ai su me servir des photos que j'ai pu prendre.



Le dernier rendez-vous était fixé à 17 heures au Drapeau, le café situé en face de l'entrée principale du château de Vincennes et à cinq minutes environ au nord du parc. Quelques sketchers y étaient déjà installés et d'autres les ont rejoints peu à peu. Je comptais parmi les retardataires ‒ de 20 to 30 minutes ‒ et quelques-uns sont arrivés encore plus tard que moi. Pendant deux heures dans une atmosphère conviviale, les gens ont partagé leurs carnets et parlé de presque tout, du matériel aux techniques en passant par le SketchCrawl même.

En tout, il y avait environ 35 personnes qui ont participé au SketchCrawl, dans son intégralité ou en partie. Et compte tenu de l'état d'esprit dans lequel j'étais avant l'évènement, j'étais très content qu'il se soit bien déroulé, du début jusqu'à la fin.


UPDATE
Lundi dernier, le 16 mai 2016, j'ai organisé une autre sortie Paris Sketchers au Parc Floral. Ce n'était pas pour un SketchCrawl ; c'était le lundi de Pentecôte (un jour férié en France, mais pas pour tous), j'étais en congé et j'avais simplement eu l'idée de retourner au parc ‒ avant que le festival de jazz commence et que, par conséquent, l'entrée devienne payante ‒ pour faire autre chose que de prendre des photos. Autre chose comme dessiner, et ce toute la journée (comme dans un SketchCrawl). Heureusement, ça plaisait à d'autres sketchers (une vingtaine) et ils sont venus s'amuser.

Voilà mes dessins de la journée :

Espace Delta


Fontaine monumentale

mercredi 20 avril 2016

mon nez rouge

Le premier avril a été un jour spécial dans ma vie ces quelques dernières années. C'était à ce jour-là en 2013 que j'ai publié l'article inaugural de ce blog et que je l'ai annoncé à un petit groupe de personnes. En 2014, j'ai déclaré la raison d'être du blog. Il n'y a pas eu d'articles commémoratifs en 2015, mais j'ai pris la décision de devenir un linchpin. Si j'ai erré dans ma quête après, il faut que nous soyons clairs : une décision importante a été prise, et à ce jour-là. Alors aujourd'hui en 2016, je voulais marquer le coup, m'étant rappelé l'anniversaire seulement au milieu du mois de mars. Vu l'état d'esprit dans lequel j'étais à ce moment-là et ce que j'avais fait les années précédentes, j'ai ressenti une envie pressante de faire quelque chose qui avait autant de sens, mais qui était nouveau et certainement différent.

Différent, comme le fait de porter un nez rouge pendant mon trajet au travail dans la matinée. Ca tombait bien, j'en avais déjà un, offert par Corinne après un exercice de clown qu'elle nous avait fait faire il y a plusieurs années. J'avais en fait déjà porté le nez depuis, en 2012, mais seulement le temps d'un tour dans mon quartier. A l'époque, je trouvais l'idée de faire cela si audacieuse que je la voyais comme un exemple de l'opération Original. Cette "originalité", je la dois à Hypnotica, une sorte d'artiste qui a une fois décidé de porter un godemiché collé à son front en marchant dans un centre commercial. C'était sa tentative de vaincre ses peurs de l'incertitude et du ridicule public, ce qu'il considérait comme des obstacles à sa capacité de penser librement. Je ne peux pas sincèrement dire que j'avais les mêmes intentions que lui, mais j'étais captivé par la nature extravagante de son expérience et encouragé à l'imiter. Pas tout à fait avec un godemiché, mais avec un nez rouge.

A vrai dire, j'ai mis quatre ans à sauter le pas. Je m'étais imaginé porter le nez rouge dans une situation de tous les jours, comme en en allant au travail en métro ou en faisant mes courses au supermarché, mais j'avais trop peur de faire cela à l'époque. Je ne pouvais juste pas m'y mettre. Le truc que j'avais réalisé dans mon quartier n'était qu'un petit test, une simulation qui a duré moins de cinq minutes et qui n'avait pas d'objectif pratique ‒ je n'allais rien faire d'utile quelque part. Je me souviens d'avoir été tout de même très content (et soulagé) en rentrant dans mon appartement après le test, même s'il ne s'était vraiment rien passé, excepté quelques regards curieux de la part de plusieurs passants et d'une cliente assise à la terrasse d'un café. Mais il s'était passé quelque chose ; c'est-à-dire, quelque chose en moi. J'étais sorti de ma zone de confort. Aujourd'hui, quatre ans après, je me sentais plus prêt à aller au-delà du test, à "le faire réellement". L'idée était dans un coin de ma tête, et même si je n'y pensais pas tous les jours pendant toute cette période, elle n'a jamais été oubliée. Elle a fini par rester l'unique expérience sociale ‒ parmi celles que j'avais conçues ‒ que je n'avais pas encore osé faire, notamment parce qu'elle était vraiment saugrenue. Par ailleurs, quand le mois de mars est venu, j'avais souvent le cafard, au travail, parmi d'autres personnes ou même tout seul. Je savais plus ou moins ce que j'avais à faire pour me relever, et ça se réduisait à être plus engagé, entre autres. Alors j'ai décidé de m'engager davantage ... avec moi-même. C'est comment que la vie commence à s'améliorer, non ? Vu mon désespoir, il me semblait logique de faire quelque chose de grand. Grand comme nez-rouge grand. Et puis, quelque temps plus tard, par hasard, je me suis rappelé que le premier avril approchait. Il tomberait un vendredi, soit un jour de travail. Je me suis mis à me rendre compte de ce que le jour avait signifié pour moi. Souvenirs et pensées se sont naturellement rejoints pour donner naissance à l'idée parfaite quoique troublante. Je me suis demandé : "Souviens-toi de la jeune et grande femme blonde que tu as vue ce matin-là il y a quelque temps lorsque tu te rendais à l'immeuble de travail depuis la gare du RER ? Souviens-toi qu'elle portait un nez rouge, avec un air si naturel, en marchant et en parlant avec quelqu'un ? Et si ... c'était toi ?"

La décision de frapper, pour ainsi dire, a été prise deux semaines avant le premier avril. Au cours de ces deux semaines, qui paraissaient plus longues qu'elles l'étaient réellement, j'ai vécu certains moments de joie et d'autres d'angoisse. Non seulement je tentais de me décourager parfois, disant des choses du genre "Qui porte un nez rouge dans le métro, dans le RER ou au travail ?" et "As-tu l'air d'être un gamin ?", mais en plus, je m'inquiétais de la réaction qu'auraient les autres à moi, ou à quelque chose de tellement inhabituel. Est-ce que je me ferais arrêter ? Est-ce que je me ferais tabasser ? Est-ce qu'on m'arracherait mon téléphone portable ? Des questions qui sont restées sans réponse. J'ai été pourtant légèrement réconforté par le fait que ce monologue intérieur incessant révélait quelque chose de fondamental. Les peurs du ridicule public et de l'incertitude, les mêmes que Hypnotica disait qu'il voulait surmonter, je les avais aussi. Malgré la tentation de céder aux peurs, je me suis efforcé d'accepter l'opportunité qui se présentait à moi, une opportunité que j'avais moi-même créée. De plus, dans les moments où j'étais lucide, je savais que je ne voulais pas être rongé de regrets dans la soirée de la veille du deux avril. Alors le mieux que je puisse faire, c'était de me préparer à la bataille.

Je suis resté motivé en me nourrissant encore et encore de mes citations préférées, de mes articles préférés et de mes vidéos préférées. J'ai même lu plusieurs articles de mon propre blog, comme celui au titre de "amour et responsabilité", qui était particulièrement utile. J'ai aussi utilisé de simples techniques de visualisation chaque jour, pour me convaincre de ma capacité d'être performant le jour J. Au travail, en compagnie d'amis, dans le métro ou en dessinant en groupe à Paris, je me suis retrouvé parfois préoccupé du défi que je m'étais lancé. Sûrement, ce n'était quelque chose à partager avec personne. Pas avant de relever le défi au moins.

A l'époque du test il y a quatre ans, j'ai imaginé quelques aspects du plan d'action. Je me voyais surtout dans le métro, tout vêtu de noir ‒ chemise, pantalon, chaussettes, chaussures ‒ sauf pour ce truc rouge qui n'allait pas. L'une des touches 2016 de ce plan était plutôt une mesure de sécurité : mettre le nez rouge à un arrêt de bus dans mon quartier plutôt que chez moi et laisser mes objets de valeur à la maison. En plus, je partirais au travail aux heures de pointe, prendrais les transports publics aux heures de pointe et arriverais aux heures de pointe. Je n'enlèverais le nez que dans deux cas : 1) dès que je serais à mon bureau et 2) si j'avais besoin de prendre l'air sans blocage pour quelques secondes, après quoi je remettrais le nez. A part cela, je me comporterais comme je le faisais normalement pendant le trajet (c'est-à-dire, ne parler à personne, comme la plupart des gens, et avoir de la lecture si possible). Autrement dit, mon comportement ne changerait pas. Et je ne tenterais certainement pas de cacher mon visage dans un journal.ne

Pendant le trajet de 45 minutes au travail, tout s'est déroulé comme prévu. C'était les heures de pointe. J'ai marché jusqu'à l'arrêt de bus. Je me suis changé. J'ai marché jusqu'à la station de métro. Je suis monté dans le métro. Je suis descendu et allé vers la gare du RER. Je suis monté dans le RER. Je suis descendu et allé vers l'immeuble de travail. Je suis entré à l'intérieur. Je suis monté dans l'ascenseur. Je suis descendu à mon étage. Je suis arrivé à mon bureau.

J'ai éprouvé une variété de choses. Tout a commencé pendant la nuit. J'avais beaucoup, beaucoup de mal à m'endormir. Après avoir finalement réussi, j'ai fini par me réveiller à plusieurs reprises, à chaque fois plus tôt qu'à l'heure prévue. C'était très bizarre, mais j'ai compris que l'anxiété m'avait très bien pris. J'avais l'esprit très occupé et concentré sur la même chose : ce que je m'étais décidé à commencer à 8h55. Quand je me suis levé pour de bon, vers 7h, j'avais peu dormi. Manquant de temps pour me décourager, je devais aller jusqu'au bout. Vers 9h, à l'arrêt de bus, j'ai hésité un moment. "On y va ou pas ?", me suis-je demandé, laborieusement. Avant de pouvoir répondre, j'ai sorti le plastique rouge de la poche intérieure de mon manteau et j'y ai fourré mon nez. Aussitôt, j'ai fait demi-tour et je me suis dirigé vers la station de métro. Je me sentais un peu étrange, tout en restant concentré sur mon chemin. J'ai attiré des regards, dont j'ai cherché souvent en croisant des passants ou en restant debout dans une foule. Durant un voyage en métro compris de deux arrêts, j'ai remarqué un gamin tenant la main de son papa jeter un oeil sur moi plusieurs fois, toujours discrètement. Si j'ai vu quelques sourires ici et là ainsi et des têtes tournées lors de mon trajet, les gens avaient l'air largement indifférents à ma présence. Certains ne m'ont simplement pas remarqué, et d'autres qui l'ont fait ont fini par regarder ailleurs après quelques secondes. Pourriez-vous les reprocher ? Après tout, ce n'était pas comme si j'exécutais un numéro de clown pour tenter de retenir leur attention. Soit je marchais, soit je restais debout. Le manque d'une réaction marquée de quelqu'un ‒ sauf d'un homme distribuant des journaux gratuits, qui a fait une blague que je n'ai pas bien entendue mais que j'ai estimée gentille ‒ m'a fait demander si l'expérience était un fiasco. Peut-être que je me moquais peu de ce que les autres pensaient de moi ? L'interrogation m'a donné l'idée d'arrêter de porter le nez. Mais j'ai balayée celle-ci aussitôt.

En entrant dans l'immeuble de travail, j'ai réussi à échapper à la vue des personnes assises à l'accueil et surtout à celle des deux vigiles devant les tourniquets menant aux ascenseurs. J'avais brièvement cherché le regard des vigiles par habitude, sans succès. Alors que je n'avais pas l'intention de les esquiver, je n'essayais pas en même temps de faire face à eux en leur disant "Ben regardez-moi ! Je porte un nez rouge !" Bon. Dans l'allée des ascenseurs, j'ai rencontré un type qui travaillait à mon étage et avec qui j'étais allé parler d'un problème plusieurs mois auparavant, quand il était encore nouveau dans l'organisation. S'il avait l'air perplexe en me voyant, il semblait l'être plus agréablement après que je lui ai dit "Bonjour" (il m'a dit "Bonjour" en retour). Sortant de l'ascenseur avec lui, je suis parvenu à atteindre mon bureau sans voir personne d'autre sur le chemin. Les membres de mon équipe dans les environs étaient en conversation et n'avaient pas vu que j'étais arrivé. J'ai trouvé deux options pour la suite d'évènements ‒ 1) enlever le nez, me féliciter et aller saluer les collègues ou 2) garder le nez, aller saluer les collègues et revenir enlever le nez à mon bureau. Evidemment, la seconde option était plus intéressante, donc je l'ai choisie. Pendant mon apparition, j'ai laissé tout le monde assez étonné, attirant des réactions plus ou moins accueillantes de la majorité (sept personnes environ). Quelques autres sont restés dans un léger état de confusion, sans prononcer un seul mot même lorsque je me suis serré la main avec eux. Au milieu de l'agitation, quelqu'un a deviné que c'était un poisson d'avril, ce que je n'ai ni confirmé ni infirmé. En fait, je n'ai pas donné une justification poussée pour ma tenue, et personne ne m'en a demandé une. Ce qui s'est passé s'est juste passé, et dans moins d'une minute, ayant fait le tour de l'équipe, j'étais de retour à mon bureau, seul. J'ai retiré le nez. Enfin.

La journée de travail s'est déroulée et comme beaucoup d'autres collègues, j'y ai trouvé ma place habituelle, comme si de rien n'était. Pourtant, de temps en temps, je me suis demandé si j'étais vraiment venu au travail en portant un nez rouge. Et à chaque fois, je me suis dit que oui, sinon je me serais pas posé une telle question. Alors, qu'est-ce que j'ai éprouvé en m'exposant en public, surtout avant d'entrer dans l'immeuble de travail ? Le sentiment d'être un peu drôle, un peu mal à l'aise mais rien de vraiment effrayant. J'ai fait de mon mieux pour passer par des espaces bondés, après avoir consciemment fait le choix d'apparaître pendant les heures de pointe, mais il me semblait qu'il y avait moins de monde que d'habitude. Et, encore une fois, tout le monde semblait s'en moquer en fin du compte. Ce que j'avais redouté a fini par être un non-évènement. Quelques regards ici et là, c'était tout. Toutefois, lorsque j'ai pris un peu de recul quelques temps plus tard, j'ai ressenti une satisfaction particulière. Une qui semblait profonde et durable.

Pourtant, je dois être très déçu. Pourquoi ? Parce que je n'ai fait que la moitié du boulot que j'avais imaginé pendant deux semaines. Qu'est-ce qu'il restait ? Juste le trajet retour jusque chez moi ‒ ou bien à l'arrêt de bus de mon quartier ‒ avec le nez rouge, à partir de mon bureau. Essentiellement, la même chose que j'avais faite le matin. Sauf que vers 18h15, lorsque je me préparais à partir en week-end, l'enthousiasme du matin s'était érodé et les vielles anxiétés étaient de nouveau libérées. Hors de question de me laisser passer pour un idiot devant toutes ces personnes qui me connaissaient et qui, pour la plupart, ne savaient rien de mon arrivée au travail. Alors je n'ai pas franchi le pas. Le nez confortablement caché dans la poche intérieure de mon manteau, je me suis levé de mon siège, j'ai pris congé et je suis parti. L'incertitude et le ridicule public resteraient des choses à craindre ...

Mais le nez rouge reviendra.