Il y a quelques mois, j'ai eu un échange écrit avec mon ami Keith au sujet des mentors. Il m'a présenté les avantages d'un mentor. Quelqu'un qui te pousse quand tu te sens faible. Quelqu'un qui te guide à travers les incertitudes de la vie. Quelqu'un qui a déjà passé par là et qui peut te montrer un chemin vers la sortie. Et ainsi de suite.
J'étais d'accord avec presque tout ce que Keith disait. Vraiment, les mentors sont géniaux. Mais je n'en ai pas en ce moment. Peut-être que je n'ai pas investi autant du temps et de l'effort qu'il faut pour en trouver un. Peut-être que quelqu'un que je connais essaie d'être mon mentor mais que je ne le reconnais pas comme tel. De toute façon, en ce qui me concerne, je n'en ai aucun. Alors, compte tenu des grands rêves que je veux réaliser, quelle est la meilleure chose suivante ?
Fais les choses toi-même.
La vérité, c'est que toute personne compétente pour être un mentor qui ne peut en être un pour toi. Même les mentors qui semblent te convenir ne sont pas toujours disponibles. Même après que tu trouves un mentor qui convient et qui est disponible, tu ne peux pas simplement t'attendre à ce qu'il fasse des miracles dans ta vie. Il faut que tu aies quelque chose à montrer. Que ce soit de la clarté de ce que tu veux, une volonté de réaliser des projets, une expérience de l'accomplissement de grandes choses, ou même juste une émotion intense (qui n'est pas nécessairement positive) par rapport à quelque chose de précis. Ou encore autre chose. Je pense que les meilleurs mentors sont enclins à aider si tu as quelque chose à montrer. Ca me rappelle une citation formidable que j'ai apprise en français il y a quelques années : "Aide-toi et le ciel t'aidera." Alors, comment vas-tu procéder pour avoir quelque chose à montrer ?
Fais les choses toi-même.
Jusqu'à ce que tu trouves un mentor suffisamment bon et disponible pour toi, tu as intérêt à entreprendre les choses toi-même. Cela veut dire ne pas rester passif, ne pas passer ton temps à faire de choses plus faciles et moins importantes. Si tu es dans l'action par rapport à ce qui t'importe dans la vie, même si c'est lent ou discutable, tu cultives un sens de l'engagement qui peut être attirant à un mentor, et celui-ci peut être inspiré pour t'aider. Si tu restes passif ou que tu occupes ton temps dans des activités triviales, alors, tu ne fais rien d'autre que de prendre l'habitude de faire justement ça, ce qui rend difficile l'abandon de cette habitude après que tu croises le chemin avec quelqu'un en qui tu pourrais voir un mentor idéal pour toi.
Alors fais les choses toi-même, lorsque tu n'as pas le luxe d'un bon mentor. D'ailleurs, en fin de compte, il s'agit de toi qui fais le travail. Avoir un mentor ne veut pas dire qu'il va faire le travail pour toi. Un mentor est principalement un moyen à une fin ; une fin que tu définis, directement ou indirectement. Le mentor est là pour rendre le processus plus rapide, plus facile, plus efficace en général. Et c'est probablement plus fun avec un mentor que dans le cas contraire. Cela dit, même dans ces conditions préférables, toujours est-il qu'il y a du travail à faire et que c'est toi qui dois en faire la plus grande partie, si pas tout.
S'adapter à travailler sans mentor en restant ouvert à l'éventualité d'en trouver un exige qu'on épouse la méthode des essaies et des erreurs. C'est un processus qui peut être instructif, même si long. Sans un mentor, nous pouvons nous munir d'informations de la littérature de toutes sortes, des gens que nous connaissons, de l'actualité ‒ vraiment, les sources d'inspiration sont sans fin et à notre portée. De ma part, j'ai l'impression d'avoir des "mentors virtuels" comme Simon Sinek et Paul Arden en l'absence d'un vrai, et ils m'aident depuis longtemps. En ce qui concerne la pratique de nouvelles choses, nous devons garder un esprit ouvert en posant des questions sur les choses que nous avons toujours considérées figées et en imaginant différentes possibilités. Après, nous devons nous permettre de réaliser certaines de ces possibilités. Est-ce que ça marche ? Est-ce que ça ne marche pas ? Comment me sens-je par rapport à ça ? Qu'est-ce que je peux faire de mieux ? Où puis-je trouver d'autres opportunités ? Voilà quelques-unes des nombreuses questions que nous pourrions découvrir et redécouvrir pendant le processus. Des questions qui excitent, des questions qui motivent, des questions qui inspirent, des questions qui nous amènent à développer un sens dans nos vies.
Comme je le vois, ce type de processus convient justement aux esprits libres. Alors qu'un mentor est appréciée, les esprits libres n'en dépendent pas, techniquement parlant. Les esprits libres adorent aller dans un territoire inconnu et y construire leur propre chemin, même s'ils choisissent des personnes de les aider à le faire. Un mentor peut être un ressource formidable pour un esprit libre, mais je pense qu'une présence excessive du mentor peut miner l'esprit libre. Idéalement, le meilleur mentor serait celui qui permet à l'esprit libre chez une personne de fleurir, afin que celle-ci puisse mener une vie de son choix en l'absence du mentor.
Si tu crois que tu peux être un bon mentor pour moi et que tu es disponible, fais-moi savoir comment je peux te joindre en laissant un commentaire ci-dessous.
dimanche 24 novembre 2013
samedi 16 novembre 2013
cinq promenades dans le 11ème
Qui est de retour ?
L'opération 50 First States !
Je devrais peut-être la renommer "5 x 10 First States" ou quelque chose de similaire. Longue histoire.
Alors, après plusieurs déceptions et reprises, mes pieds ont finalement parcouru le 11ème arrondissement de Paris, passant plusieurs sites importants au long du chemin. Cela a pris cinq promenades, où chacune continuait à partir de là où la précédente s'était arrêté un jour précédent.
En plus d'aborder uniquement des gens entourés d'autres gens pour me retrouver dans une foule, ce qui était nécessaire à cette étape de l'opération, j'ai décidé de formaliser une réplique pour chaque promenade si la personne abordée demandait pourquoi je faisais ce que je faisais. Alors que la raison donnée dans la réplique devait être inhabituelle ou amusante étant donné le contexte de rencontrer des inconnus dans la rue, elle devait être aussi authentique.
Les cinq répliques :
En VF :
Enfin, je voulais que les répliques parlent des choses auxquelles les gens pourraient s'identifier. Cheyenne, Wyoming, ne leur dit probablement rien, par exemple, mais la timidité? Ca, ils connaissent.
Ci-dessous est un rapport des découvertes faites et de certaines des expériences créées lors des cinq promenades.
1. Place de la Nation
La place de la Nation est une place située à l'intersection des 11ème et 12ème arrondissements. Anciennement appelée la place du Trône en raison de l'entrée solennelle dans Paris de Louis XIV et Marie-Thérèse d'Autriche, elle était un vaste espace herbeux qui se prolongeait en vignes et jardins maraîchers jusqu'au mur des Fermiers généraux, l'une des anciennes enceintes de Paris. Elle abrite au centre Le Triomphe de la République, un monument en bronze commandé en 1879 pour commémorer le centenaire de la Révolution française. Ce monument présente la République encadrée par diverses figures allégoriques et tournée vers la place de la Bastille, créant ainsi un axe républicain fréquemment utilisé pour des manifestations publiques.
2. Rue de Charonne
La rue de Charonne est une longue rue qui traverse l'arrondissement, joignant le 12ème près du quartier de Bastille au 20ème près du cimetière Père-Lachaise. Au long du chemin, on peut trouver plein de commerçants, de galeries d'art et de restaurants, dont certains sont tendance et d'autres populaires. La rue donne accès à d'autres sites, comme la cour Saint-Joseph, la cour Saint-Viguès et le Palais de la Femme, une immense résidence qui appartient à l'Armée du Salut et qui accueille des femmes seules ou avec enfants.
Après être entré dans la rue du faubourg Saint-Antoine depuis la rue de Charonne, j'ai abordé une femme attendant à un arrêt de bus sur la rue du faubourg Saint-Antoine pour lui demander si elle était de Tallahassee, Florida. Avec un air chaleureux, elle a répondu : "I have never been to Florida. I don't have any feeling for that kind of society." Ce qui m'a amené à demander : "What kind of society do you think is there?" Regrettablement, je ne lui ai pas donné l'occasion de donner une réponse, car je l'ai interrompue en disant "Beach society? Yeah, I don't like the beach that much either." Elle a souri.
Juste après cette rencontre, j'ai répéré un monsieur sur le trottoir devant la terrasse d'un restaurant. Il avait une apparence assez punk et fumait une cigarette. Je suis allé lui demander s'il était d'Atlanta, Georgia. Il m'a fait arrêter par un geste de la main pour me faire comprendre qu'il ne voulait pas être embêté, ajoutant "Don't speak French." D'accord.
3. Rue de Lappe
La rue de Lappe est une rue près du quartier de Bastille. Elle accueillait dans la première moitié du 19ème siècle des boutiques consacrées à la distribution des métaux comme le zinc, le cuivre et le fer. Au tournant du siècle, toutefois, la rue avait cédé à des activités plus festives, avec l'arrivée des cabarets, des cafés et des bars où les clients dansaient le bal-musette et la bourrée, des styles de musique populaires de l'époque. Aujourd'hui, la rue est très réputée pour sa vie nocturne.
4. Place de la Bastille
La place de la Bastille est une large place au carrefour des 4ème, 11ème et 12ème arrondissements. On lui donne ainsi qu'à ses environs souvent le nom Bastille, tout simplement. La place occupait le site de l'ancienne prison de la Bastille, qui fut prise le 14 juillet 1789 lors des commencements de la révolution française. Au centre se trouve la colonne de juillet, érigée en souvenir des trois journées de la révolution de juillet, dites "Les Trois Glorieuses." Aujourd'hui, la place est appréciée par touristes et Parisiens et accueille fréquemment des manifestations politiques et culturelles.
Sur la place, je suis tombé sur un homme grand qui parlait très bien anglais. Après m'avoir révélé qu'il ne venait pas d'Annapolis, Maryland, il m'a demandé : "Why did you ask that?" Je lui ai dit que j'essayais juste d'être créatif. Il a souri et puis il est parti, sans rien dire.
5. Boulevard Richard-Lenoir
Le boulevard Richard-Lenoir est un boulevard bordé d'arbres qui prend son départ à la Place de la Bastille. Il est nommé en l'honneur de deux manufacturiers d'étoffes, François Richard et Joseph Lenoir-Dufresne, qui ont connu la prospérité dans le commerce du coton en France au début du 19ème siècle. Le boulevard est remarquable pour son terre-plein central, qui, en plus de recouvrir une partie du canal Saint-Martin, est le site de plusieurs squares, d'un marché d'art hebdomadaire (Marché de la création) et d'un marché bihebdomadaire, l'un des plus grands de Paris (Marché Bastille), où se vendent fruits et légumes entre autres.
Suivant mon chemin à travers le marché animé, j'ai aperçu une femme debout dans une petite foule devant un stand. Je suis allé savoir si elle était de Jefferson City, Missouri. Dans un anglais comparable à celui d'un Américain, elle a répondu que non, ajoutant "Do I look like someone you know?" A mon tour de répondre : "No. Do I look like someone you know?" Au final, elle a dû comprendre que l'échange n'était pas à prendre (trop) sérieusement.
6. Cirque d'hiver
Le Cirque d'hiver est un haut lieu accueillant des cirques, des spectacles équestres, des concerts et même des défiles de mode. Conçu par l'architecte Jacques-Ignace Hittorf et inauguré par l'empereur Napoléon III le 11 décembre 1852 avec le nom Cirque Napoléon, le cirque est un polygone à vingt côtés percés de quarante fenêtres, d'un diamètre de 41 mètres et avec des colonnes corinthiennes aux angles.
7. Rue Oberkampf
La rue Oberkampf est une rue qui traverse l'arrondissement, du 3ème arrondissement à l'ouest au 20ème arrondissement à l'est. Formée par une urbanisation progressive à partir de la fin du 18ème siècle, cette rue est parfois considérée comme un "rue-faubourg", car il s'agit d'une voie commerçante qui va du centre de Paris vers les portes de celle-ci et sur laquelle il y a une circulation intense. Dans les années 1990, elle est devenue un lieu à la mode, avec une forte présence de bars, de cafés, de restaurants, de boîtes de nuit et de salles de concert, en particulier dans le quartier autour de sa moitié orientale, à proximité de Ménilmontant.
Je suis tombé sur un homme dans le rue Oberkampf et je lui ai demandé s'il était d'Albany, New York. Il m'a demandé ce que je cherchais. Je lui ai dit "I am trying to overcome my shyness". Il a indiqué qu'il ne comprenait pas le mot "shyness". Alors j'ai dit "timidity" et il a compris. Il m'a dit "bonne chance" avant de partir.
Après avoir marché dans la direction est sur la rue Oberkampf jusqu'au boulevard de Ménilmontant, j'ai fait demi-tour pour marcher dans l'autre sens, mais sur l'autre trottoir. Peu après avoir traversé la rue pour commencer à retourner, je suis tombé sur un monsieur un peu vieux avec une jeune et jolie fille du type indien à son bras. Comme il était temps d'aborder un homme, je me suis dirigé vers lui. "Hi. Are you from Bismarck, North Dakota?", ai-je demandé. Il n'a pas dit grand-chose, et c'était la fille qui a traduit pour lui, dans un anglais parfait. Elle m'a dit qu'il était français et qu'il ne pouvait parler que français. Alors elle m'a demandé si je parlais français. A quoi j'ai répondu : "yes but not today". Ceci avait l'air d'avoir clarifié les choses, car le monsieur m'a ensuite dit "Bonjour" et j'ai répondu "Bonjour" en retour. "Ca va ?", a-t-il demandé. "Ca va", ai-je répondu, dans un bon accent français. A ce stade, il apparaissait que mon aveu d'être capable de parler français avait été ignoré. De toute façon, l'échange se poursuivait entre la fille et moi, en anglais. Elle a demandé poliment la motivation de mon acte. J'ai répondu que j'essayais de vaincre ma timidité. Puis elle a commencé à me donner des astuces sur les endroits où je pourrais trouver des anglophones à Paris, citant Saint-Michel et Rue Mouffetard, comme si j'étais un touriste ou quelqu'un qui venait d'emménager dans la ville. Elle a révélé qu'elle était allée dans la rue Mouffetard après être venue à Paris cinq ans plus tôt et elle avait rencontré des anglophones partout là-bas. J'étais ému par toute cette rencontre. A la fin, nous nous sommes séparés, mettant fin à l'une des interactions les plus agréables de l'histoire de l'opération.
8. Bataclan
Le Bataclan est une salle de spectacle édifiée par l'architecte Charles Duval en 1864. Alors baptisée "Le Grand Café Chinois-Théâtre Bataclan", elle prend son nom de l'opérette d'Offenbach. D'une façade représentant une pagode chinoise, le Bataclan était à l'origine un music-hall qui mettait à l’affiche ballets et numéros d’acrobatie. En 1926, la salle a été revendue et transformée en cinéma ; elle en restera un jusqu'en 1969. L'un des hauts lieux de spectacles parisiens aujourd'hui, le Bataclan accueille les plus grands noms de la musique et de la comédie au sein d'une activité laissant place aux spectacles, théâtre, discothèque mais surtout aux concerts.
Il y avait beaucoup de gens qui campaient à côté de l'entrée du Bataclan. Presque tous étaient habillés pour un concert de rock gothique. Sans chercher à déranger le groupe, je me suis rapproché d'une femme debout dans un coin ouvert aux passants et je lui ai demandé si elle était de Providence, Rhode Island. Elle a dit que non. Quand je lui ai demandé ce qui se passait, elle m'a dit qu'il y avait un groupe finnois qui jouaient. Dans son explication, elle a continué à agir comme si je ne connaissais pas ce que voulait dire finnois, même si j'ai continué à répéter "Helsinki". C'était un malentendu rigolo.
J'ai arrêté un homme près du Bataclan pour demander s'il venait de Columbia. Avec un air heureux, il a répondu "No." South Carolina ? "No." Puis il a demandé ce que je faisais. J'ai dit que j'essayais de vaincre ma timidité. Il m'a dit que je faisais un bon boulot avant de reprendre son chemin aussitôt. Je n'ai rien pu faire d'autre que de crier "Thanks for the encouragement!" tandis qu'il s'éloignait.
9. Eglise Saint-Ambroise
L'église Saint-Ambroise est une église qui partage son nom avec le quartier administratif dans lequel elle se trouve. Elle a été construite de 1863 à 1868, d'après les plans et sous la direction de l'architecte Théodore Ballu, peu après le percement du boulevard du Prince-Eugène (ancien nom du boulevard Voltaire). Elle remplace une autre église appelée Notre-Dame de la Procession qui se trouvait légèrement en avant, approximativement à l’emplacement du square devant l'église actuelle. Son style est un mélange d'éléments néogothiques, néoromans et néobyzantins, très en vogue à l'époque, notamment à Paris.
Dans les environs de l'église, quand une femme m'a dit qu'elle n'était pas de Pierre, South Dakota, c'était le grand moment d'inaugurer une réplique toute neuve : "I am trying to stop caring about what people think about me." Je ne me souviens plus de sa réaction. Mais je l'ai fait ! Ravi d'avoir rendu réel pour la première fois ce que j'ai imaginé de différent des conventions, j'ai eu des frissons.
10. Place Léon Blum
La place Léon Blum est une place inaugurée en 1857 sous le nom de la place du Prince-Eugène, en hommage à l'oncle de Napoléon III, et puis rebaptisée en 1870 par celui de Voltaire, dû au voisinage du boulevard du même nom. C'est depuis 1957 qu'elle porte le nom de l'homme politique Léon Blum (1872-1950), dont la statue est visible en face de la mairie de l'arrondissement.
J'ai rencontré un monsieur près de McDonald's sur la place entre la rue de la Roquette et le boulevard Voltaire. J'ai difficilement confirmé qu'il n'était pas de Richmond, Virginia. Il voulait connaître mes intentions, alors je lui ai donné la réplique numéro 5. Il n'a pas compris et a demandé si je parlais français. J'ai dit : "Yes, but not today." Pourtant, il voulait vraiment comprendre ce que j'avais dit. C'était très émouvant ; je n'avais jamais rencontré un personnage aussi curieux et sympathique lors des épisodes précédents de l'opération avant. Il s'est montré insatisfait quand je lui ai dit que je ne faisais qu'un exercice mental. J'ai fini par décider de sortir du personnage (désolé Charlie Todd) et je lui ai dit que je ne l'avais jamais fait et que je ne le ferais qu'une seule fois. Alors je lui ai donné la réplique en français, maladroitement : "J'essaie d'arrêter de penser à ce que les autres pensent de moi". La traduction était dure. De retour à l'anglais. Le monsieur ne semblait pas être intéressé par ce que je venais de dire après tout. Il a concédé qu'il avait vu ma planche (j'y avais accroché un plan de l'arrondissement et une feuille de papier listant les cinqante Etats et leurs capitales) et qu'il avait pensé que je voulais sa signature. Il a fait une blague en disant que malgré mes cheveux gris, je n'étais pas aussi âgé que lui. Il avait raison. Il s'est présenté comme Michel, et il a dit qu'il avait 54 ans. En retour, je lui ai dit mon âge et peut-être mon prénom aussi. Nous nous sommes serrés la main à deux reprises. L'échange était si spécial.
J'ai rencontré un groupe de quatre (une femme, trois hommes) dans un coin de l'intersection avec la rue de la Roquette. Je suis allé demander à la femme si elle était d'Olympia, Washington. Elle a commencé à sourire en disant "No." J'ai vu les autres sourire aussi. Elle m'a demandé ce que je faisais. J'ai pris le temps de donner la réplique numéro 5. Puis, elle a dit, "Well, I don't know you." J'ai vite répliqué avec un "I didn't know you either." Nous avons échangé encore des sourires et puis des souhaits de bonne journée en nous séparant.
En bonus, quelques choses intéressantes vues pendant les promenades :
L'opération 50 First States !
Je devrais peut-être la renommer "5 x 10 First States" ou quelque chose de similaire. Longue histoire.
Alors, après plusieurs déceptions et reprises, mes pieds ont finalement parcouru le 11ème arrondissement de Paris, passant plusieurs sites importants au long du chemin. Cela a pris cinq promenades, où chacune continuait à partir de là où la précédente s'était arrêté un jour précédent.
En plus d'aborder uniquement des gens entourés d'autres gens pour me retrouver dans une foule, ce qui était nécessaire à cette étape de l'opération, j'ai décidé de formaliser une réplique pour chaque promenade si la personne abordée demandait pourquoi je faisais ce que je faisais. Alors que la raison donnée dans la réplique devait être inhabituelle ou amusante étant donné le contexte de rencontrer des inconnus dans la rue, elle devait être aussi authentique.
Les cinq répliques :
- I am just bored
- I am just trying to be creative
- I am trying to change the world
- I am trying to overcome my shyness (new)
- I am trying to stop caring about what people think about me (new)
En VF :
- Je m'ennuie, tout simplement
- J'essaie d'être créatif
- J'essaie de changer le monde
- J'essaie de vaincre ma timidité (nouveau)
- J'essaie d'arrêter de penser à ce que les autres pensent de moi (nouveau)
Enfin, je voulais que les répliques parlent des choses auxquelles les gens pourraient s'identifier. Cheyenne, Wyoming, ne leur dit probablement rien, par exemple, mais la timidité? Ca, ils connaissent.
Ci-dessous est un rapport des découvertes faites et de certaines des expériences créées lors des cinq promenades.
1. Place de la Nation
La place de la Nation est une place située à l'intersection des 11ème et 12ème arrondissements. Anciennement appelée la place du Trône en raison de l'entrée solennelle dans Paris de Louis XIV et Marie-Thérèse d'Autriche, elle était un vaste espace herbeux qui se prolongeait en vignes et jardins maraîchers jusqu'au mur des Fermiers généraux, l'une des anciennes enceintes de Paris. Elle abrite au centre Le Triomphe de la République, un monument en bronze commandé en 1879 pour commémorer le centenaire de la Révolution française. Ce monument présente la République encadrée par diverses figures allégoriques et tournée vers la place de la Bastille, créant ainsi un axe républicain fréquemment utilisé pour des manifestations publiques.
| Colonnes de l'ancienne barrière du Trône |
2. Rue de Charonne
La rue de Charonne est une longue rue qui traverse l'arrondissement, joignant le 12ème près du quartier de Bastille au 20ème près du cimetière Père-Lachaise. Au long du chemin, on peut trouver plein de commerçants, de galeries d'art et de restaurants, dont certains sont tendance et d'autres populaires. La rue donne accès à d'autres sites, comme la cour Saint-Joseph, la cour Saint-Viguès et le Palais de la Femme, une immense résidence qui appartient à l'Armée du Salut et qui accueille des femmes seules ou avec enfants.
Après être entré dans la rue du faubourg Saint-Antoine depuis la rue de Charonne, j'ai abordé une femme attendant à un arrêt de bus sur la rue du faubourg Saint-Antoine pour lui demander si elle était de Tallahassee, Florida. Avec un air chaleureux, elle a répondu : "I have never been to Florida. I don't have any feeling for that kind of society." Ce qui m'a amené à demander : "What kind of society do you think is there?" Regrettablement, je ne lui ai pas donné l'occasion de donner une réponse, car je l'ai interrompue en disant "Beach society? Yeah, I don't like the beach that much either." Elle a souri.
Juste après cette rencontre, j'ai répéré un monsieur sur le trottoir devant la terrasse d'un restaurant. Il avait une apparence assez punk et fumait une cigarette. Je suis allé lui demander s'il était d'Atlanta, Georgia. Il m'a fait arrêter par un geste de la main pour me faire comprendre qu'il ne voulait pas être embêté, ajoutant "Don't speak French." D'accord.
3. Rue de Lappe
La rue de Lappe est une rue près du quartier de Bastille. Elle accueillait dans la première moitié du 19ème siècle des boutiques consacrées à la distribution des métaux comme le zinc, le cuivre et le fer. Au tournant du siècle, toutefois, la rue avait cédé à des activités plus festives, avec l'arrivée des cabarets, des cafés et des bars où les clients dansaient le bal-musette et la bourrée, des styles de musique populaires de l'époque. Aujourd'hui, la rue est très réputée pour sa vie nocturne.
4. Place de la Bastille
La place de la Bastille est une large place au carrefour des 4ème, 11ème et 12ème arrondissements. On lui donne ainsi qu'à ses environs souvent le nom Bastille, tout simplement. La place occupait le site de l'ancienne prison de la Bastille, qui fut prise le 14 juillet 1789 lors des commencements de la révolution française. Au centre se trouve la colonne de juillet, érigée en souvenir des trois journées de la révolution de juillet, dites "Les Trois Glorieuses." Aujourd'hui, la place est appréciée par touristes et Parisiens et accueille fréquemment des manifestations politiques et culturelles.
| Cyclistes courageux |
| Génie de la Liberté |
| Au côté ensoleillé des choses |
Sur la place, je suis tombé sur un homme grand qui parlait très bien anglais. Après m'avoir révélé qu'il ne venait pas d'Annapolis, Maryland, il m'a demandé : "Why did you ask that?" Je lui ai dit que j'essayais juste d'être créatif. Il a souri et puis il est parti, sans rien dire.
5. Boulevard Richard-Lenoir
Le boulevard Richard-Lenoir est un boulevard bordé d'arbres qui prend son départ à la Place de la Bastille. Il est nommé en l'honneur de deux manufacturiers d'étoffes, François Richard et Joseph Lenoir-Dufresne, qui ont connu la prospérité dans le commerce du coton en France au début du 19ème siècle. Le boulevard est remarquable pour son terre-plein central, qui, en plus de recouvrir une partie du canal Saint-Martin, est le site de plusieurs squares, d'un marché d'art hebdomadaire (Marché de la création) et d'un marché bihebdomadaire, l'un des plus grands de Paris (Marché Bastille), où se vendent fruits et légumes entre autres.
| Un dimanche matin au marché Bastille |
| L'un des squares sur la promenade Richard-Lenoir |
Suivant mon chemin à travers le marché animé, j'ai aperçu une femme debout dans une petite foule devant un stand. Je suis allé savoir si elle était de Jefferson City, Missouri. Dans un anglais comparable à celui d'un Américain, elle a répondu que non, ajoutant "Do I look like someone you know?" A mon tour de répondre : "No. Do I look like someone you know?" Au final, elle a dû comprendre que l'échange n'était pas à prendre (trop) sérieusement.
6. Cirque d'hiver
Le Cirque d'hiver est un haut lieu accueillant des cirques, des spectacles équestres, des concerts et même des défiles de mode. Conçu par l'architecte Jacques-Ignace Hittorf et inauguré par l'empereur Napoléon III le 11 décembre 1852 avec le nom Cirque Napoléon, le cirque est un polygone à vingt côtés percés de quarante fenêtres, d'un diamètre de 41 mètres et avec des colonnes corinthiennes aux angles.
| Femme avec baguette |
| Tigres à Paris ! |
7. Rue Oberkampf
La rue Oberkampf est une rue qui traverse l'arrondissement, du 3ème arrondissement à l'ouest au 20ème arrondissement à l'est. Formée par une urbanisation progressive à partir de la fin du 18ème siècle, cette rue est parfois considérée comme un "rue-faubourg", car il s'agit d'une voie commerçante qui va du centre de Paris vers les portes de celle-ci et sur laquelle il y a une circulation intense. Dans les années 1990, elle est devenue un lieu à la mode, avec une forte présence de bars, de cafés, de restaurants, de boîtes de nuit et de salles de concert, en particulier dans le quartier autour de sa moitié orientale, à proximité de Ménilmontant.
Je suis tombé sur un homme dans le rue Oberkampf et je lui ai demandé s'il était d'Albany, New York. Il m'a demandé ce que je cherchais. Je lui ai dit "I am trying to overcome my shyness". Il a indiqué qu'il ne comprenait pas le mot "shyness". Alors j'ai dit "timidity" et il a compris. Il m'a dit "bonne chance" avant de partir.
Après avoir marché dans la direction est sur la rue Oberkampf jusqu'au boulevard de Ménilmontant, j'ai fait demi-tour pour marcher dans l'autre sens, mais sur l'autre trottoir. Peu après avoir traversé la rue pour commencer à retourner, je suis tombé sur un monsieur un peu vieux avec une jeune et jolie fille du type indien à son bras. Comme il était temps d'aborder un homme, je me suis dirigé vers lui. "Hi. Are you from Bismarck, North Dakota?", ai-je demandé. Il n'a pas dit grand-chose, et c'était la fille qui a traduit pour lui, dans un anglais parfait. Elle m'a dit qu'il était français et qu'il ne pouvait parler que français. Alors elle m'a demandé si je parlais français. A quoi j'ai répondu : "yes but not today". Ceci avait l'air d'avoir clarifié les choses, car le monsieur m'a ensuite dit "Bonjour" et j'ai répondu "Bonjour" en retour. "Ca va ?", a-t-il demandé. "Ca va", ai-je répondu, dans un bon accent français. A ce stade, il apparaissait que mon aveu d'être capable de parler français avait été ignoré. De toute façon, l'échange se poursuivait entre la fille et moi, en anglais. Elle a demandé poliment la motivation de mon acte. J'ai répondu que j'essayais de vaincre ma timidité. Puis elle a commencé à me donner des astuces sur les endroits où je pourrais trouver des anglophones à Paris, citant Saint-Michel et Rue Mouffetard, comme si j'étais un touriste ou quelqu'un qui venait d'emménager dans la ville. Elle a révélé qu'elle était allée dans la rue Mouffetard après être venue à Paris cinq ans plus tôt et elle avait rencontré des anglophones partout là-bas. J'étais ému par toute cette rencontre. A la fin, nous nous sommes séparés, mettant fin à l'une des interactions les plus agréables de l'histoire de l'opération.
8. Bataclan
Le Bataclan est une salle de spectacle édifiée par l'architecte Charles Duval en 1864. Alors baptisée "Le Grand Café Chinois-Théâtre Bataclan", elle prend son nom de l'opérette d'Offenbach. D'une façade représentant une pagode chinoise, le Bataclan était à l'origine un music-hall qui mettait à l’affiche ballets et numéros d’acrobatie. En 1926, la salle a été revendue et transformée en cinéma ; elle en restera un jusqu'en 1969. L'un des hauts lieux de spectacles parisiens aujourd'hui, le Bataclan accueille les plus grands noms de la musique et de la comédie au sein d'une activité laissant place aux spectacles, théâtre, discothèque mais surtout aux concerts.
| Il se trouve que HIM est un groupe de rock finnois ... |
Il y avait beaucoup de gens qui campaient à côté de l'entrée du Bataclan. Presque tous étaient habillés pour un concert de rock gothique. Sans chercher à déranger le groupe, je me suis rapproché d'une femme debout dans un coin ouvert aux passants et je lui ai demandé si elle était de Providence, Rhode Island. Elle a dit que non. Quand je lui ai demandé ce qui se passait, elle m'a dit qu'il y avait un groupe finnois qui jouaient. Dans son explication, elle a continué à agir comme si je ne connaissais pas ce que voulait dire finnois, même si j'ai continué à répéter "Helsinki". C'était un malentendu rigolo.
J'ai arrêté un homme près du Bataclan pour demander s'il venait de Columbia. Avec un air heureux, il a répondu "No." South Carolina ? "No." Puis il a demandé ce que je faisais. J'ai dit que j'essayais de vaincre ma timidité. Il m'a dit que je faisais un bon boulot avant de reprendre son chemin aussitôt. Je n'ai rien pu faire d'autre que de crier "Thanks for the encouragement!" tandis qu'il s'éloignait.
9. Eglise Saint-Ambroise
L'église Saint-Ambroise est une église qui partage son nom avec le quartier administratif dans lequel elle se trouve. Elle a été construite de 1863 à 1868, d'après les plans et sous la direction de l'architecte Théodore Ballu, peu après le percement du boulevard du Prince-Eugène (ancien nom du boulevard Voltaire). Elle remplace une autre église appelée Notre-Dame de la Procession qui se trouvait légèrement en avant, approximativement à l’emplacement du square devant l'église actuelle. Son style est un mélange d'éléments néogothiques, néoromans et néobyzantins, très en vogue à l'époque, notamment à Paris.
Dans les environs de l'église, quand une femme m'a dit qu'elle n'était pas de Pierre, South Dakota, c'était le grand moment d'inaugurer une réplique toute neuve : "I am trying to stop caring about what people think about me." Je ne me souviens plus de sa réaction. Mais je l'ai fait ! Ravi d'avoir rendu réel pour la première fois ce que j'ai imaginé de différent des conventions, j'ai eu des frissons.
10. Place Léon Blum
La place Léon Blum est une place inaugurée en 1857 sous le nom de la place du Prince-Eugène, en hommage à l'oncle de Napoléon III, et puis rebaptisée en 1870 par celui de Voltaire, dû au voisinage du boulevard du même nom. C'est depuis 1957 qu'elle porte le nom de l'homme politique Léon Blum (1872-1950), dont la statue est visible en face de la mairie de l'arrondissement.
| City hall of arrondissement |
| Statue de Léon Blum |
J'ai rencontré un monsieur près de McDonald's sur la place entre la rue de la Roquette et le boulevard Voltaire. J'ai difficilement confirmé qu'il n'était pas de Richmond, Virginia. Il voulait connaître mes intentions, alors je lui ai donné la réplique numéro 5. Il n'a pas compris et a demandé si je parlais français. J'ai dit : "Yes, but not today." Pourtant, il voulait vraiment comprendre ce que j'avais dit. C'était très émouvant ; je n'avais jamais rencontré un personnage aussi curieux et sympathique lors des épisodes précédents de l'opération avant. Il s'est montré insatisfait quand je lui ai dit que je ne faisais qu'un exercice mental. J'ai fini par décider de sortir du personnage (désolé Charlie Todd) et je lui ai dit que je ne l'avais jamais fait et que je ne le ferais qu'une seule fois. Alors je lui ai donné la réplique en français, maladroitement : "J'essaie d'arrêter de penser à ce que les autres pensent de moi". La traduction était dure. De retour à l'anglais. Le monsieur ne semblait pas être intéressé par ce que je venais de dire après tout. Il a concédé qu'il avait vu ma planche (j'y avais accroché un plan de l'arrondissement et une feuille de papier listant les cinqante Etats et leurs capitales) et qu'il avait pensé que je voulais sa signature. Il a fait une blague en disant que malgré mes cheveux gris, je n'étais pas aussi âgé que lui. Il avait raison. Il s'est présenté comme Michel, et il a dit qu'il avait 54 ans. En retour, je lui ai dit mon âge et peut-être mon prénom aussi. Nous nous sommes serrés la main à deux reprises. L'échange était si spécial.
J'ai rencontré un groupe de quatre (une femme, trois hommes) dans un coin de l'intersection avec la rue de la Roquette. Je suis allé demander à la femme si elle était d'Olympia, Washington. Elle a commencé à sourire en disant "No." J'ai vu les autres sourire aussi. Elle m'a demandé ce que je faisais. J'ai pris le temps de donner la réplique numéro 5. Puis, elle a dit, "Well, I don't know you." J'ai vite répliqué avec un "I didn't know you either." Nous avons échangé encore des sourires et puis des souhaits de bonne journée en nous séparant.
En bonus, quelques choses intéressantes vues pendant les promenades :
| C'est la seconde édition de l'exposition "Sex in the City" ! |
| Rene Miller divertit les visiteurs du Marché Bastille |
| Game Heaven, alias l'endroit où je peux récupérer ma Nintendo, ma Sega Genesis et ma Playstation |
| Restaurant |
| Terrain d'essai préféré pour l'opération Bar Games |
| Le restaurant thaï le mieux classé (et peut-être le meilleur) de Paris |
mercredi 6 novembre 2013
ne plus ignorer
J'ai découvert l'affiche ci-dessous dans le métro parisien il y a plusieurs mois.
"Ignorer" fait partie de ces verbes français que j'ai toujours adorés. Ce qui est drôle, maintenant que j'y pense, parce que je ne l'ai presque jamais utilisé. Pourtant, j'ai tendance à faire plus d'attention quand je le lis dans un texte.
Tout francophile dont la langue maternelle est l'anglais comme moi pourrait déduire que "ignorer" veut dire "ignore" en anglais. Mais c'est un second sens qui est par ailleurs moins apparent qui m'intéresse plus : "to not know", ou en français, "ne pas savoir" ou "ne pas connaître". Je pensais avant que le fait de déclarer publiquement en français que tu "ignorais" un sujet important ressemblait à un acte de défi, mais maintenant je comprends que ça peut aussi être que tu avouais simplement que tu ne connaissais pas le sujet !
Ce qui nous ramène à l'affiche. Ce que j'y trouve génial, c'est que les deux sens fonctionnent après traduction.
A student in difficulty is a child who ignores his strong points.
A student in difficulty is a child who does not know his strong points.
Alors si nous appliquons ce message à nos vies :
Peut-être que nous trouvons-nous dans certaines situations difficiles parce que nous ne connaissons pas nos talents ?
Et quand nous connaissons ces talents, peut-être que nous trouvons-nous encore dans des situations difficiles parce que nous les négligeons ?
Que nous connaissions toujours nos talents et que nous ne les négligions plus.
Pour le dire autrement : ne plus ignorer.
"Ignorer" fait partie de ces verbes français que j'ai toujours adorés. Ce qui est drôle, maintenant que j'y pense, parce que je ne l'ai presque jamais utilisé. Pourtant, j'ai tendance à faire plus d'attention quand je le lis dans un texte.
Tout francophile dont la langue maternelle est l'anglais comme moi pourrait déduire que "ignorer" veut dire "ignore" en anglais. Mais c'est un second sens qui est par ailleurs moins apparent qui m'intéresse plus : "to not know", ou en français, "ne pas savoir" ou "ne pas connaître". Je pensais avant que le fait de déclarer publiquement en français que tu "ignorais" un sujet important ressemblait à un acte de défi, mais maintenant je comprends que ça peut aussi être que tu avouais simplement que tu ne connaissais pas le sujet !
Ce qui nous ramène à l'affiche. Ce que j'y trouve génial, c'est que les deux sens fonctionnent après traduction.
A student in difficulty is a child who ignores his strong points.
A student in difficulty is a child who does not know his strong points.
Alors si nous appliquons ce message à nos vies :
Peut-être que nous trouvons-nous dans certaines situations difficiles parce que nous ne connaissons pas nos talents ?
Et quand nous connaissons ces talents, peut-être que nous trouvons-nous encore dans des situations difficiles parce que nous les négligeons ?
Que nous connaissions toujours nos talents et que nous ne les négligions plus.
Pour le dire autrement : ne plus ignorer.
vendredi 1 novembre 2013
opération handshake expliquée
Cher Lionel,
Je suis très excité à l'idée de partager enfin avec toi tout sur l'opération Handshake. Tu sais, le truc où tu me voyais une fois par semaine venir me serrer la main avec tout le monde en faisant le tour de l'open space. Ca fait un an que nous nous sommes séparés comme collègues et j'ai toujours apprécié ta curiosité concernant le mécanisme de l'opération. Je me souviens même de l'automate que tu as dessiné sur le tableau blanc de la salle de conférence lors de mon pot de départ pour décrire à d'autres personnes le fonctionnement de l'opération à partir des quelques informations que j'avais révélées. Certains points étaient corrects, et quant à ceux qui ne l'étaient pas, je vais tenter de les clarifier ci-dessous. Alors sois indulgent avec moi, car je n'ai jamais donné autant d'attention par écrit à l'une de mes opérations avant.
Avant de continuer, je veux profiter de cette occasion pour te faire savoir combien j'ai adoré les moments que nous avons passés à travailler ensemble (enfin, pour être plus exact, les moments que nous avons passés ensemble au travail). Tu étais un mec génial à embêter, si non pour ton bureau accueillant et décoré de bandes dessinées de Dilbert. Pratiquer mon anglais avec toi était chouette et j'admirais ta capacité de parler très bien la langue. Mais avant tout, c'était ton ouverture d'esprit, ton enthousiasme, et ton sens de l'humour qui m'ont marqué le plus. Comment tu faisais si naturellement ?
En tout cas, l'explication qui suit est pour toi. I love you man !
L'inspiration
L'idée de l'opération était une convergence de plusieurs choses. Tout d'abord, il y avait la pratique des serrages de main au travail. Ca me paraissait trop français, le fait d'aller se serrer la main avec chaque personne de l'équipe en arrivant au travail. Le sujet était même abordé de temps en temps dans des conversations, au travail et dehors. Ca m'a complètement amusé. Je n'avais jamais vécu, ni pensé, ni discuté de rien la sorte en travaillant aux Etats-Unis. Alors qu'en réalité la plupart des gens dans notre équipe ne se serraient pas la main le matin, la pratique m'avait déjà marqué. C'est Joao en particulier que je dois remercier pour cela. Il était très discipliné pendant ses premières semaines au travail en allant se serrer la main avec tout le monde dans la salle (celle que j'ai partagée avec lui avant que nous emménagions dans l'open space). Je lui ai même exprimé ma gratitude dans sa carte de voeux lors de son pot de départ. A l'époque, l'opération Handshake était à ses débuts.
Ensuite, il y avait la culture d'entreprise. Quand un collègue se serrait la main, il ne s'embêtait pas au-delà de son équipe. L'open space était partagé par plusieurs petites équipes, mais chaque personne est restée accrochée à son équipe ; note que j'étais loin d'être l'exception. En dehors du besoin du travail et des rencontres spontanées devant la machine à café, il n'y avait pas beaucoup d'échanges parmi les membres des équipes différentes. Ca ressemblait à la société française mais à une échelle beaucoup plus petite, où les gens passaient quasiment tout le temps avec ceux qu'ils connaissaient déjà. Ce qui était génial, sauf qu'il y avait d'autres personnes aussi avec qui on partageait l'open space. Je pensais que ça pourrait être plus intéressant si nous prenions le temps d'aller rencontrer des collègues avec qui on n'avait pas l'habitude de parler, juste pour leur dire bonjour ou pour reconnaître leur présence autrement, sans le contexte d'un projet. J'imaginais aussi qu'un lieu de travail plus ouvert aiderait à apaiser les tensions inévitables et à prévenir les suppositions fausses que les collègues ont tendance à avoir.
Cependant, la première motivation pour cette opération était personnelle. Je me sentais invisible au travail. Peut-être que je ne devais pas avoir ce sentiment, étant l'étranger anglophone qui pouvait parler bien français, qui était curieux de la culture française, qui était un mec pas mal et dont les blagues étaient assez drôles. Mais je me sentais ainsi. Au-delà de mes efforts de respecter toujours le code français ("le code", comme le dit tout simplement mon amie Mélodie), je m'étais effacé et j'avais effacé ce qui faisait que j'étais diffèrent par la force de l'habitude ‒ je l'avais fait pendant de nombreuses années. Alors j'avais besoin d'arrêter de me rendre invisible et de me sentir mal après.
Ne voulant pas demander à tout le monde de me regarder et ne voulant pas m'efforcer d'obtenir de l'attention, cette idée m'est venue à l'esprit. Par hasard. Personne d'autre ne faisait ce genre des choses. Ca avait l'air de convenir en raison des points évoqués ci-dessus. Ca m'a plu, et je ne voulais pas que ça meure. Tel avait été le sort d'autres idées similaires que j'avais eues, et ce probablement parce qu'elles étaient différentes de ce que faisaient la plupart des gens.
Je voulais donc assumer ce qui me rendait différent au lieu de le rejeter en ne le montrant pas. A vrai dire, beaucoup des moments les plus agréables de ma vie étaient ceux où j'ai manifesté ma différence. Alors pourquoi essayer de la cacher, n'est-ce pas ? La meilleure façon que j'ai trouvée de procéder était évidemment de montrer ma différence, de faire en sorte que tout le monde ait l'occasion de la connaître. Si tu croyais que tout le monde voyait régulièrement ta différence et que tu t'amusais à être différent, il n'y aurait plus aucune raison de cacher ta différence à personne, n'est-ce pas ? Par conséquent, je sentais la nécessité de cibler autant de personnes que possible pour l'opération.
Comme j'avais du mal à exprimer ma différence parmi certaines personnes, je voulais aussi percevoir chaque personne dans l'open space de la même façon qu'une autre. Sans chercher à être ami avec elle, je voulais surtout ne pas la voir comme un obstacle. Alors qu'elle soit une personne que j'aimais bien, une personne que j'aimais moins ou bien une personne que je connaissais peu ou pas du tout, j'allais m'approcher d'elle pour l'inviter à un serrage de main.
Faire les choses en public était aussi un point clé. Je voulais donner à tout le monde l'occasion de me voir faire quelque chose d'inhabituel afin d'être désensibilisé à l'idée que tout le monde me regardait. C'était une idée qui m'avait souvent empêché de m'exprimer dans certaines situations, et je voulais m'en débarrasser.
La procédure
L'opération telle que tu peux te rappeler était la suivante : dès mon arrivée au travail un matin dans la semaine, je faisais le tour de l'open space pour dire bonjour à chaque personne en me serrant la main avec elle avant de m'installer à mon bureau. C'était aussi simple.
Les détails
Mais c'était aussi complexe, bien sûr.
Ca comprenait plusieurs détails, et je me suis efforcé de les rendre faciles à retenir. J'ai vite appris que le lot de détails rendait le jeu plus agréable.
Régularité. Je cherchais à me serrer la main une fois par semaine. Je m'étais dit qu'un jour était suffisant. Je ne voulais certainement pas me programmer pour me serrer la main tous les jours. Je ne voulais pas non plus devenir trop prévisible. Et oui, je ne voulais pas embêter les gens trop souvent aussi. Concernant le choix du jour, il n'y avait vraiment rien de spécial, contrairement à ce que vous pensiez tous. Tout dépendait en grande partie de mon humeur. Cela dit, si on était jeudi après-midi et que je n'avais toujours pas fait l'opération dans la semaine pour une raison quelconque, je compterais bien la faire le lendemain au matin, que mon humeur soit coopérative ou pas.
Timing. Je comptais arriver vers 9h30 ; parfois à partir de 9h15 mais toujours avant 9h45. Je coordonnais le départ de chez moi pour être à l'heure, attendant des fois dans un siège en face du quai du RER si j'étais arrivé plus tôt ! Quant au choix de l'heure, 9h30 me semblait raisonnable. J'avais estimé qu'il y aurait un bon nombre de personnes dans l'open space à ce moment-là (au moins la moitié de la capacité) et que la plupart d'entre elles ne seraient pas encore trop absorbées dans leur travail.
Entrées. Ca a pris du temps pour établir une façon adéquate d'entrer dans l'open space. Je n'avais même pas pensé à ça quand j'avais lancé l'opération. J'ai juste remarqué que je marchais toujours dans la même direction et donc j'ai décidé de varier les choses. J'ai fini par prendre l'une des deux entrées une semaine, et l'autre la semaine suivante. Quand j'ai commencé à aller dans l'open space adjacent (voir ci-dessous), j'avais quatre entrées à ma disposition, soit deux par open space. Alors j'ai continué le système d'alternance des entrées, mais en utilisant le sens des aiguilles d'une montre. Les choses sont donc restées simples, car je n'avais qu'à me souvenir de l'entrée que j'ai prise la semaine précédente pour savoir laquelle prendre une semaine donnée.
Lavage de mains. Je me lavais les mains dans les toilettes avant mon passage. C'était juste le bon geste à faire quand il s'agissait de faire des dizaines de serrages de main en l'espace de quelques minutes ! J'ai pris l'habitude de me laver les mains après aussi.
Périmètre 1. Une fois que j'étais à l'aise avec l'opération dans notre open space, j'ai décidé de l'étendre à celui qui était adjacent. Autrement dit, j'irais là-bas pour me serrer la main avec des gens que nous voyions beaucoup moins, que nous connaissions beaucoup moins et avec qui nous avions travaillé beaucoup moins, si jamais. Le côté étrange de cette idée était trop irrésistible. D'ailleurs, je voulais garder le moral en visant plus haut.
Périmètre 2. Avec le temps, après 5 à 10 minutes rapides d'un jour donné de la semaine pour rendre visite à 40 personnes en moyenne dans les deux open spaces, je me suis retrouvé à l'aise avec l'opération telle quelle et pensais à passer à la vitesse supérieure. Alors je me suis mis à privilégier la qualité à la quantité. J'ai pris deux jours de la semaine à la place d'un seul, soit un par open space, pour me permettre de parler un peu plus avec les gens que je saluais, s'ils étaient enclins à une conversation. Je peux t'assurer que ce n'était pas au goût de certains !
Conversation. Naturellement, le temps est venu d'engager la conversation. Même s'il m'arrivait déjà de parler avec des gens lors de mon passage, j'ai ressenti la nécessité de cadrer un peu les choses. J'ai donc décidé d'entamer une conversation avec des personnes spécifiques chaque semaine, sans abandonner les échangés spontanés. Comme je n'étais pas vraiment à l'aise en conversant avec des inconnus ou avec certaines personnes que je connaissais, je me suis contenté de demander "Ca va ?" après le serrage de main et de voir ce que ça donnerait. Les quelques réactions que j'ai eues ont été presque totalement oubliées depuis et, de toute façon, cette partie resterait la moins développée de l'opération. Je suis quand même content d'avoir essayé.
Les résultats
Les résultats étaient incroyables. Tu sais, Handshake est devenue ma première opération réussie et la seule pendant longtemps, si on définit le succès par le fait que j'ai réalisé chaque semaine ce qu'il y avait à réaliser. A chaque fois que je me suis rendu compte que je n'avais pas manqué une occasion d'agir, je suis devenu plus motivé pour faire en sorte que ça dure, tout en cherchant de nouveaux défis dans le cadre de l'opération.
Oui, ça a pris des efforts pour faire durer le succès. Pourquoi ? Parce qu'il y avait un certain trac qui était souvent présent, notamment aux débuts de l'opération. Après tout, je sortais d'un coin tranquille et confortable où je m'étais confine longtemps sans vouloir déranger personne, pour commencer à aborder chaque personne dans l'open space d'une manière régulière et inhabituelle, m'exposant forcément au regard des autres au passage. Certaines personnes ont dû tourner la tête. De toute façon, il ne m'était pas toujours facile d'entrer dans l'état d'esprit nécessaire à la réalisation de la tâche. La plupart du temps, j'entendais des voix dans la tête qui essayaient de me dissuader, disant des choses comme "Pourquoi tu fais ça ? Ca ne sert à rien", "Sais-tu à quel point ça va être bizarre ?", "Tu ne travailles pas avec ces gens-là ; tu ne les connais même pas. Pourquoi vas-tu les déranger ‒ juste pour te serrer la main avec eux ? Ils ne seront pas contents du tout." C'était d'une telle force, ces voix, que j'ai eu des frissons dans les toilettes après m'être lavé les mains, ne portant presque rien d'autre dans la conscience que le poids du devoir que j'avais choisi de remplir. Afin de me calmer à ces moments car j'étais amené à m'y retrouver régulièrement, je gardais dans ma poche un morceau de papier sur lequel j'avais écrit dans le confort de mon appartement. Il y avait dessus des mots d'encouragement et de raison servant à me rappeler que mes sentiments indésirables persisteraient voire agrandiraient si je renonçais au moment de passer à l'acte. Heureusement, j'ai été capable de passer à l'acte, à chaque fois, malgré la peur. A un moment, la peur qui s'était intensifiée a commencé à diminuer.
L'un des tournants que j'ai beaucoup aimés était celui où j'ai commencé à faire la bise avec les filles. Après tellement de serrages de main, la glace s'était brisée et il était tout d'un coup dévenu naturel de passer à la phase bise avec elles.
C'était aussi amusant de voir certaines personnes, dont une partie que je ne connaissais pas bien, s'arrêter à mon bureau au cours de la journée pour se serrer la main avec moi et puis reprendre leur chemin sans m'avoir dit un seul mot. Je l'ai pris comme un compliment, un signe que l'opération était appréciée. Ca a juste ensoleillé ma journée. En fait, tu faisais partie de ces personnes !
Parmi les nombreux cadeaux que vous m'avez offerts lors de mon pot de départ, le savon antiseptique était l'un de ceux qui m'ont vraiment touché au coeur. Je l'ai à peine utilisé ! Je vais probablement le garder en souvenir d'une belle époque.
Je me demande des fois si mon initiative a amélioré la vie des autres au travail, même si un peu. Tu en penses quoi ?
Pour ma part, j'avais le sentiment d'être plus la personne que je voulais être. J'ai commencé à aimer plus le temps passé au travail. Je me sentais plus ouvert, plus spontané, plus affirmé et certainement moins invisible. Plus visible ? Qui sait. Mais je me sentais bien, et mieux parmi vous. C'était triste que la fin arrive, mais c'est la vie.
A la prochaine, Mister. Forwarde cet "algorithme" à François, s'il te plaît.
Amicalement,
Monsieur Conf.
Je suis très excité à l'idée de partager enfin avec toi tout sur l'opération Handshake. Tu sais, le truc où tu me voyais une fois par semaine venir me serrer la main avec tout le monde en faisant le tour de l'open space. Ca fait un an que nous nous sommes séparés comme collègues et j'ai toujours apprécié ta curiosité concernant le mécanisme de l'opération. Je me souviens même de l'automate que tu as dessiné sur le tableau blanc de la salle de conférence lors de mon pot de départ pour décrire à d'autres personnes le fonctionnement de l'opération à partir des quelques informations que j'avais révélées. Certains points étaient corrects, et quant à ceux qui ne l'étaient pas, je vais tenter de les clarifier ci-dessous. Alors sois indulgent avec moi, car je n'ai jamais donné autant d'attention par écrit à l'une de mes opérations avant.
Avant de continuer, je veux profiter de cette occasion pour te faire savoir combien j'ai adoré les moments que nous avons passés à travailler ensemble (enfin, pour être plus exact, les moments que nous avons passés ensemble au travail). Tu étais un mec génial à embêter, si non pour ton bureau accueillant et décoré de bandes dessinées de Dilbert. Pratiquer mon anglais avec toi était chouette et j'admirais ta capacité de parler très bien la langue. Mais avant tout, c'était ton ouverture d'esprit, ton enthousiasme, et ton sens de l'humour qui m'ont marqué le plus. Comment tu faisais si naturellement ?
En tout cas, l'explication qui suit est pour toi. I love you man !
L'inspiration
L'idée de l'opération était une convergence de plusieurs choses. Tout d'abord, il y avait la pratique des serrages de main au travail. Ca me paraissait trop français, le fait d'aller se serrer la main avec chaque personne de l'équipe en arrivant au travail. Le sujet était même abordé de temps en temps dans des conversations, au travail et dehors. Ca m'a complètement amusé. Je n'avais jamais vécu, ni pensé, ni discuté de rien la sorte en travaillant aux Etats-Unis. Alors qu'en réalité la plupart des gens dans notre équipe ne se serraient pas la main le matin, la pratique m'avait déjà marqué. C'est Joao en particulier que je dois remercier pour cela. Il était très discipliné pendant ses premières semaines au travail en allant se serrer la main avec tout le monde dans la salle (celle que j'ai partagée avec lui avant que nous emménagions dans l'open space). Je lui ai même exprimé ma gratitude dans sa carte de voeux lors de son pot de départ. A l'époque, l'opération Handshake était à ses débuts.
Ensuite, il y avait la culture d'entreprise. Quand un collègue se serrait la main, il ne s'embêtait pas au-delà de son équipe. L'open space était partagé par plusieurs petites équipes, mais chaque personne est restée accrochée à son équipe ; note que j'étais loin d'être l'exception. En dehors du besoin du travail et des rencontres spontanées devant la machine à café, il n'y avait pas beaucoup d'échanges parmi les membres des équipes différentes. Ca ressemblait à la société française mais à une échelle beaucoup plus petite, où les gens passaient quasiment tout le temps avec ceux qu'ils connaissaient déjà. Ce qui était génial, sauf qu'il y avait d'autres personnes aussi avec qui on partageait l'open space. Je pensais que ça pourrait être plus intéressant si nous prenions le temps d'aller rencontrer des collègues avec qui on n'avait pas l'habitude de parler, juste pour leur dire bonjour ou pour reconnaître leur présence autrement, sans le contexte d'un projet. J'imaginais aussi qu'un lieu de travail plus ouvert aiderait à apaiser les tensions inévitables et à prévenir les suppositions fausses que les collègues ont tendance à avoir.
Cependant, la première motivation pour cette opération était personnelle. Je me sentais invisible au travail. Peut-être que je ne devais pas avoir ce sentiment, étant l'étranger anglophone qui pouvait parler bien français, qui était curieux de la culture française, qui était un mec pas mal et dont les blagues étaient assez drôles. Mais je me sentais ainsi. Au-delà de mes efforts de respecter toujours le code français ("le code", comme le dit tout simplement mon amie Mélodie), je m'étais effacé et j'avais effacé ce qui faisait que j'étais diffèrent par la force de l'habitude ‒ je l'avais fait pendant de nombreuses années. Alors j'avais besoin d'arrêter de me rendre invisible et de me sentir mal après.
Ne voulant pas demander à tout le monde de me regarder et ne voulant pas m'efforcer d'obtenir de l'attention, cette idée m'est venue à l'esprit. Par hasard. Personne d'autre ne faisait ce genre des choses. Ca avait l'air de convenir en raison des points évoqués ci-dessus. Ca m'a plu, et je ne voulais pas que ça meure. Tel avait été le sort d'autres idées similaires que j'avais eues, et ce probablement parce qu'elles étaient différentes de ce que faisaient la plupart des gens.
Je voulais donc assumer ce qui me rendait différent au lieu de le rejeter en ne le montrant pas. A vrai dire, beaucoup des moments les plus agréables de ma vie étaient ceux où j'ai manifesté ma différence. Alors pourquoi essayer de la cacher, n'est-ce pas ? La meilleure façon que j'ai trouvée de procéder était évidemment de montrer ma différence, de faire en sorte que tout le monde ait l'occasion de la connaître. Si tu croyais que tout le monde voyait régulièrement ta différence et que tu t'amusais à être différent, il n'y aurait plus aucune raison de cacher ta différence à personne, n'est-ce pas ? Par conséquent, je sentais la nécessité de cibler autant de personnes que possible pour l'opération.
Comme j'avais du mal à exprimer ma différence parmi certaines personnes, je voulais aussi percevoir chaque personne dans l'open space de la même façon qu'une autre. Sans chercher à être ami avec elle, je voulais surtout ne pas la voir comme un obstacle. Alors qu'elle soit une personne que j'aimais bien, une personne que j'aimais moins ou bien une personne que je connaissais peu ou pas du tout, j'allais m'approcher d'elle pour l'inviter à un serrage de main.
Faire les choses en public était aussi un point clé. Je voulais donner à tout le monde l'occasion de me voir faire quelque chose d'inhabituel afin d'être désensibilisé à l'idée que tout le monde me regardait. C'était une idée qui m'avait souvent empêché de m'exprimer dans certaines situations, et je voulais m'en débarrasser.
La procédure
L'opération telle que tu peux te rappeler était la suivante : dès mon arrivée au travail un matin dans la semaine, je faisais le tour de l'open space pour dire bonjour à chaque personne en me serrant la main avec elle avant de m'installer à mon bureau. C'était aussi simple.
Les détails
Mais c'était aussi complexe, bien sûr.
Ca comprenait plusieurs détails, et je me suis efforcé de les rendre faciles à retenir. J'ai vite appris que le lot de détails rendait le jeu plus agréable.
Régularité. Je cherchais à me serrer la main une fois par semaine. Je m'étais dit qu'un jour était suffisant. Je ne voulais certainement pas me programmer pour me serrer la main tous les jours. Je ne voulais pas non plus devenir trop prévisible. Et oui, je ne voulais pas embêter les gens trop souvent aussi. Concernant le choix du jour, il n'y avait vraiment rien de spécial, contrairement à ce que vous pensiez tous. Tout dépendait en grande partie de mon humeur. Cela dit, si on était jeudi après-midi et que je n'avais toujours pas fait l'opération dans la semaine pour une raison quelconque, je compterais bien la faire le lendemain au matin, que mon humeur soit coopérative ou pas.
Timing. Je comptais arriver vers 9h30 ; parfois à partir de 9h15 mais toujours avant 9h45. Je coordonnais le départ de chez moi pour être à l'heure, attendant des fois dans un siège en face du quai du RER si j'étais arrivé plus tôt ! Quant au choix de l'heure, 9h30 me semblait raisonnable. J'avais estimé qu'il y aurait un bon nombre de personnes dans l'open space à ce moment-là (au moins la moitié de la capacité) et que la plupart d'entre elles ne seraient pas encore trop absorbées dans leur travail.
Entrées. Ca a pris du temps pour établir une façon adéquate d'entrer dans l'open space. Je n'avais même pas pensé à ça quand j'avais lancé l'opération. J'ai juste remarqué que je marchais toujours dans la même direction et donc j'ai décidé de varier les choses. J'ai fini par prendre l'une des deux entrées une semaine, et l'autre la semaine suivante. Quand j'ai commencé à aller dans l'open space adjacent (voir ci-dessous), j'avais quatre entrées à ma disposition, soit deux par open space. Alors j'ai continué le système d'alternance des entrées, mais en utilisant le sens des aiguilles d'une montre. Les choses sont donc restées simples, car je n'avais qu'à me souvenir de l'entrée que j'ai prise la semaine précédente pour savoir laquelle prendre une semaine donnée.
Lavage de mains. Je me lavais les mains dans les toilettes avant mon passage. C'était juste le bon geste à faire quand il s'agissait de faire des dizaines de serrages de main en l'espace de quelques minutes ! J'ai pris l'habitude de me laver les mains après aussi.
Périmètre 1. Une fois que j'étais à l'aise avec l'opération dans notre open space, j'ai décidé de l'étendre à celui qui était adjacent. Autrement dit, j'irais là-bas pour me serrer la main avec des gens que nous voyions beaucoup moins, que nous connaissions beaucoup moins et avec qui nous avions travaillé beaucoup moins, si jamais. Le côté étrange de cette idée était trop irrésistible. D'ailleurs, je voulais garder le moral en visant plus haut.
Périmètre 2. Avec le temps, après 5 à 10 minutes rapides d'un jour donné de la semaine pour rendre visite à 40 personnes en moyenne dans les deux open spaces, je me suis retrouvé à l'aise avec l'opération telle quelle et pensais à passer à la vitesse supérieure. Alors je me suis mis à privilégier la qualité à la quantité. J'ai pris deux jours de la semaine à la place d'un seul, soit un par open space, pour me permettre de parler un peu plus avec les gens que je saluais, s'ils étaient enclins à une conversation. Je peux t'assurer que ce n'était pas au goût de certains !
Conversation. Naturellement, le temps est venu d'engager la conversation. Même s'il m'arrivait déjà de parler avec des gens lors de mon passage, j'ai ressenti la nécessité de cadrer un peu les choses. J'ai donc décidé d'entamer une conversation avec des personnes spécifiques chaque semaine, sans abandonner les échangés spontanés. Comme je n'étais pas vraiment à l'aise en conversant avec des inconnus ou avec certaines personnes que je connaissais, je me suis contenté de demander "Ca va ?" après le serrage de main et de voir ce que ça donnerait. Les quelques réactions que j'ai eues ont été presque totalement oubliées depuis et, de toute façon, cette partie resterait la moins développée de l'opération. Je suis quand même content d'avoir essayé.
Les résultats
Les résultats étaient incroyables. Tu sais, Handshake est devenue ma première opération réussie et la seule pendant longtemps, si on définit le succès par le fait que j'ai réalisé chaque semaine ce qu'il y avait à réaliser. A chaque fois que je me suis rendu compte que je n'avais pas manqué une occasion d'agir, je suis devenu plus motivé pour faire en sorte que ça dure, tout en cherchant de nouveaux défis dans le cadre de l'opération.
Oui, ça a pris des efforts pour faire durer le succès. Pourquoi ? Parce qu'il y avait un certain trac qui était souvent présent, notamment aux débuts de l'opération. Après tout, je sortais d'un coin tranquille et confortable où je m'étais confine longtemps sans vouloir déranger personne, pour commencer à aborder chaque personne dans l'open space d'une manière régulière et inhabituelle, m'exposant forcément au regard des autres au passage. Certaines personnes ont dû tourner la tête. De toute façon, il ne m'était pas toujours facile d'entrer dans l'état d'esprit nécessaire à la réalisation de la tâche. La plupart du temps, j'entendais des voix dans la tête qui essayaient de me dissuader, disant des choses comme "Pourquoi tu fais ça ? Ca ne sert à rien", "Sais-tu à quel point ça va être bizarre ?", "Tu ne travailles pas avec ces gens-là ; tu ne les connais même pas. Pourquoi vas-tu les déranger ‒ juste pour te serrer la main avec eux ? Ils ne seront pas contents du tout." C'était d'une telle force, ces voix, que j'ai eu des frissons dans les toilettes après m'être lavé les mains, ne portant presque rien d'autre dans la conscience que le poids du devoir que j'avais choisi de remplir. Afin de me calmer à ces moments car j'étais amené à m'y retrouver régulièrement, je gardais dans ma poche un morceau de papier sur lequel j'avais écrit dans le confort de mon appartement. Il y avait dessus des mots d'encouragement et de raison servant à me rappeler que mes sentiments indésirables persisteraient voire agrandiraient si je renonçais au moment de passer à l'acte. Heureusement, j'ai été capable de passer à l'acte, à chaque fois, malgré la peur. A un moment, la peur qui s'était intensifiée a commencé à diminuer.
L'un des tournants que j'ai beaucoup aimés était celui où j'ai commencé à faire la bise avec les filles. Après tellement de serrages de main, la glace s'était brisée et il était tout d'un coup dévenu naturel de passer à la phase bise avec elles.
C'était aussi amusant de voir certaines personnes, dont une partie que je ne connaissais pas bien, s'arrêter à mon bureau au cours de la journée pour se serrer la main avec moi et puis reprendre leur chemin sans m'avoir dit un seul mot. Je l'ai pris comme un compliment, un signe que l'opération était appréciée. Ca a juste ensoleillé ma journée. En fait, tu faisais partie de ces personnes !
Parmi les nombreux cadeaux que vous m'avez offerts lors de mon pot de départ, le savon antiseptique était l'un de ceux qui m'ont vraiment touché au coeur. Je l'ai à peine utilisé ! Je vais probablement le garder en souvenir d'une belle époque.
Je me demande des fois si mon initiative a amélioré la vie des autres au travail, même si un peu. Tu en penses quoi ?
Pour ma part, j'avais le sentiment d'être plus la personne que je voulais être. J'ai commencé à aimer plus le temps passé au travail. Je me sentais plus ouvert, plus spontané, plus affirmé et certainement moins invisible. Plus visible ? Qui sait. Mais je me sentais bien, et mieux parmi vous. C'était triste que la fin arrive, mais c'est la vie.
A la prochaine, Mister. Forwarde cet "algorithme" à François, s'il te plaît.
Amicalement,
Monsieur Conf.
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