Cher Lionel,
Je suis très excité à l'idée de partager enfin avec toi tout sur l'opération Handshake. Tu sais, le truc où tu me voyais une fois par semaine venir me serrer la main avec tout le monde en faisant le tour de l'open space. Ca fait un an que nous nous sommes séparés comme collègues et j'ai toujours apprécié ta curiosité concernant le mécanisme de l'opération. Je me souviens même de l'automate que tu as dessiné sur le tableau blanc de la salle de conférence lors de mon pot de départ pour décrire à d'autres personnes le fonctionnement de l'opération à partir des quelques informations que j'avais révélées. Certains points étaient corrects, et quant à ceux qui ne l'étaient pas, je vais tenter de les clarifier ci-dessous. Alors sois indulgent avec moi, car je n'ai jamais donné autant d'attention par écrit à l'une de mes opérations avant.
Avant de continuer, je veux profiter de cette occasion pour te faire savoir combien j'ai adoré les moments que nous avons passés à travailler ensemble (enfin, pour être plus exact, les moments que nous avons passés ensemble au travail). Tu étais un mec génial à embêter, si non pour ton bureau accueillant et décoré de bandes dessinées de Dilbert. Pratiquer mon anglais avec toi était chouette et j'admirais ta capacité de parler très bien la langue. Mais avant tout, c'était ton ouverture d'esprit, ton enthousiasme, et ton sens de l'humour qui m'ont marqué le plus. Comment tu faisais si naturellement ?
En tout cas, l'explication qui suit est pour toi. I love you man !
L'inspiration
L'idée de l'opération était une convergence de plusieurs choses. Tout d'abord, il y avait la pratique des serrages de main au travail. Ca me paraissait trop français, le fait d'aller se serrer la main avec chaque personne de l'équipe en arrivant au travail. Le sujet était même abordé de temps en temps dans des conversations, au travail et dehors. Ca m'a complètement amusé. Je n'avais jamais vécu, ni pensé, ni discuté de rien la sorte en travaillant aux Etats-Unis. Alors qu'en réalité la plupart des gens dans notre équipe ne se serraient pas la main le matin, la pratique m'avait déjà marqué. C'est Joao en particulier que je dois remercier pour cela. Il était très discipliné pendant ses premières semaines au travail en allant se serrer la main avec tout le monde dans la salle (celle que j'ai partagée avec lui avant que nous emménagions dans l'open space). Je lui ai même exprimé ma gratitude dans sa carte de voeux lors de son pot de départ. A l'époque, l'opération Handshake était à ses débuts.
Ensuite, il y avait la culture d'entreprise. Quand un collègue se serrait la main, il ne s'embêtait pas au-delà de son équipe. L'open space était partagé par plusieurs petites équipes, mais chaque personne est restée accrochée à son équipe ; note que j'étais loin d'être l'exception. En dehors du besoin du travail et des rencontres spontanées devant la machine à café, il n'y avait pas beaucoup d'échanges parmi les membres des équipes différentes. Ca ressemblait à la société française mais à une échelle beaucoup plus petite, où les gens passaient quasiment tout le temps avec ceux qu'ils connaissaient déjà. Ce qui était génial, sauf qu'il y avait d'autres personnes aussi avec qui on partageait l'open space. Je pensais que ça pourrait être plus intéressant si nous prenions le temps d'aller rencontrer des collègues avec qui on n'avait pas l'habitude de parler, juste pour leur dire bonjour ou pour reconnaître leur présence autrement, sans le contexte d'un projet. J'imaginais aussi qu'un lieu de travail plus ouvert aiderait à apaiser les tensions inévitables et à prévenir les suppositions fausses que les collègues ont tendance à avoir.
Cependant, la première motivation pour cette opération était personnelle. Je me sentais invisible au travail. Peut-être que je ne devais pas avoir ce sentiment, étant l'étranger anglophone qui pouvait parler bien français, qui était curieux de la culture française, qui était un mec pas mal et dont les blagues étaient assez drôles. Mais je me sentais ainsi. Au-delà de mes efforts de respecter toujours le code français ("le code", comme le dit tout simplement mon amie Mélodie), je m'étais effacé et j'avais effacé ce qui faisait que j'étais diffèrent par la force de l'habitude ‒ je l'avais fait pendant de nombreuses années. Alors j'avais besoin d'arrêter de me rendre invisible et de me sentir mal après.
Ne voulant pas demander à tout le monde de me regarder et ne voulant pas m'efforcer d'obtenir de l'attention, cette idée m'est venue à l'esprit. Par hasard. Personne d'autre ne faisait ce genre des choses. Ca avait l'air de convenir en raison des points évoqués ci-dessus. Ca m'a plu, et je ne voulais pas que ça meure. Tel avait été le sort d'autres idées similaires que j'avais eues, et ce probablement parce qu'elles étaient différentes de ce que faisaient la plupart des gens.
Je voulais donc assumer ce qui me rendait différent au lieu de le rejeter en ne le montrant pas. A vrai dire, beaucoup des moments les plus agréables de ma vie étaient ceux où j'ai manifesté ma différence. Alors pourquoi essayer de la cacher, n'est-ce pas ? La meilleure façon que j'ai trouvée de procéder était évidemment de montrer ma différence, de faire en sorte que tout le monde ait l'occasion de la connaître. Si tu croyais que tout le monde voyait régulièrement ta différence et que tu t'amusais à être différent, il n'y aurait plus aucune raison de cacher ta différence à personne, n'est-ce pas ? Par conséquent, je sentais la nécessité de cibler autant de personnes que possible pour l'opération.
Comme j'avais du mal à exprimer ma différence parmi certaines personnes, je voulais aussi percevoir chaque personne dans l'open space de la même façon qu'une autre. Sans chercher à être ami avec elle, je voulais surtout ne pas la voir comme un obstacle. Alors qu'elle soit une personne que j'aimais bien, une personne que j'aimais moins ou bien une personne que je connaissais peu ou pas du tout, j'allais m'approcher d'elle pour l'inviter à un serrage de main.
Faire les choses en public était aussi un point clé. Je voulais donner à tout le monde l'occasion de me voir faire quelque chose d'inhabituel afin d'être désensibilisé à l'idée que tout le monde me regardait. C'était une idée qui m'avait souvent empêché de m'exprimer dans certaines situations, et je voulais m'en débarrasser.
La procédure
L'opération telle que tu peux te rappeler était la suivante : dès mon arrivée au travail un matin dans la semaine, je faisais le tour de l'open space pour dire bonjour à chaque personne en me serrant la main avec elle avant de m'installer à mon bureau. C'était aussi simple.
Les détails
Mais c'était aussi complexe, bien sûr.
Ca comprenait plusieurs détails, et je me suis efforcé de les rendre faciles à retenir. J'ai vite appris que le lot de détails rendait le jeu plus agréable.
Régularité. Je cherchais à me serrer la main une fois par semaine. Je m'étais dit qu'un jour était suffisant. Je ne voulais certainement pas me programmer pour me serrer la main tous les jours. Je ne voulais pas non plus devenir trop prévisible. Et oui, je ne voulais pas embêter les gens trop souvent aussi. Concernant le choix du jour, il n'y avait vraiment rien de spécial, contrairement à ce que vous pensiez tous. Tout dépendait en grande partie de mon humeur. Cela dit, si on était jeudi après-midi et que je n'avais toujours pas fait l'opération dans la semaine pour une raison quelconque, je compterais bien la faire le lendemain au matin, que mon humeur soit coopérative ou pas.
Timing. Je comptais arriver vers 9h30 ; parfois à partir de 9h15 mais toujours avant 9h45. Je coordonnais le départ de chez moi pour être à l'heure, attendant des fois dans un siège en face du quai du RER si j'étais arrivé plus tôt ! Quant au choix de l'heure, 9h30 me semblait raisonnable. J'avais estimé qu'il y aurait un bon nombre de personnes dans l'open space à ce moment-là (au moins la moitié de la capacité) et que la plupart d'entre elles ne seraient pas encore trop absorbées dans leur travail.
Entrées. Ca a pris du temps pour établir une façon adéquate d'entrer dans l'open space. Je n'avais même pas pensé à ça quand j'avais lancé l'opération. J'ai juste remarqué que je marchais toujours dans la même direction et donc j'ai décidé de varier les choses. J'ai fini par prendre l'une des deux entrées une semaine, et l'autre la semaine suivante. Quand j'ai commencé à aller dans l'open space adjacent (voir ci-dessous), j'avais quatre entrées à ma disposition, soit deux par open space. Alors j'ai continué le système d'alternance des entrées, mais en utilisant le sens des aiguilles d'une montre. Les choses sont donc restées simples, car je n'avais qu'à me souvenir de l'entrée que j'ai prise la semaine précédente pour savoir laquelle prendre une semaine donnée.
Lavage de mains. Je me lavais les mains dans les toilettes avant mon passage. C'était juste le bon geste à faire quand il s'agissait de faire des dizaines de serrages de main en l'espace de quelques minutes ! J'ai pris l'habitude de me laver les mains après aussi.
Périmètre 1. Une fois que j'étais à l'aise avec l'opération dans notre open space, j'ai décidé de l'étendre à celui qui était adjacent. Autrement dit, j'irais là-bas pour me serrer la main avec des gens que nous voyions beaucoup moins, que nous connaissions beaucoup moins et avec qui nous avions travaillé beaucoup moins, si jamais. Le côté étrange de cette idée était trop irrésistible. D'ailleurs, je voulais garder le moral en visant plus haut.
Périmètre 2. Avec le temps, après 5 à 10 minutes rapides d'un jour donné de la semaine pour rendre visite à 40 personnes en moyenne dans les deux open spaces, je me suis retrouvé à l'aise avec l'opération telle quelle et pensais à passer à la vitesse supérieure. Alors je me suis mis à privilégier la qualité à la quantité. J'ai pris deux jours de la semaine à la place d'un seul, soit un par open space, pour me permettre de parler un peu plus avec les gens que je saluais, s'ils étaient enclins à une conversation. Je peux t'assurer que ce n'était pas au goût de certains !
Conversation. Naturellement, le temps est venu d'engager la conversation. Même s'il m'arrivait déjà de parler avec des gens lors de mon passage, j'ai ressenti la nécessité de cadrer un peu les choses. J'ai donc décidé d'entamer une conversation avec des personnes spécifiques chaque semaine, sans abandonner les échangés spontanés. Comme je n'étais pas vraiment à l'aise en conversant avec des inconnus ou avec certaines personnes que je connaissais, je me suis contenté de demander "Ca va ?" après le serrage de main et de voir ce que ça donnerait. Les quelques réactions que j'ai eues ont été presque totalement oubliées depuis et, de toute façon, cette partie resterait la moins développée de l'opération. Je suis quand même content d'avoir essayé.
Les résultats
Les résultats étaient incroyables. Tu sais, Handshake est devenue ma première opération réussie et la seule pendant longtemps, si on définit le succès par le fait que j'ai réalisé chaque semaine ce qu'il y avait à réaliser. A chaque fois que je me suis rendu compte que je n'avais pas manqué une occasion d'agir, je suis devenu plus motivé pour faire en sorte que ça dure, tout en cherchant de nouveaux défis dans le cadre de l'opération.
Oui, ça a pris des efforts pour faire durer le succès. Pourquoi ? Parce qu'il y avait un certain trac qui était souvent présent, notamment aux débuts de l'opération. Après tout, je sortais d'un coin tranquille et confortable où je m'étais confine longtemps sans vouloir déranger personne, pour commencer à aborder chaque personne dans l'open space d'une manière régulière et inhabituelle, m'exposant forcément au regard des autres au passage. Certaines personnes ont dû tourner la tête. De toute façon, il ne m'était pas toujours facile d'entrer dans l'état d'esprit nécessaire à la réalisation de la tâche. La plupart du temps, j'entendais des voix dans la tête qui essayaient de me dissuader, disant des choses comme "Pourquoi tu fais ça ? Ca ne sert à rien", "Sais-tu à quel point ça va être bizarre ?", "Tu ne travailles pas avec ces gens-là ; tu ne les connais même pas. Pourquoi vas-tu les déranger ‒ juste pour te serrer la main avec eux ? Ils ne seront pas contents du tout." C'était d'une telle force, ces voix, que j'ai eu des frissons dans les toilettes après m'être lavé les mains, ne portant presque rien d'autre dans la conscience que le poids du devoir que j'avais choisi de remplir. Afin de me calmer à ces moments car j'étais amené à m'y retrouver régulièrement, je gardais dans ma poche un morceau de papier sur lequel j'avais écrit dans le confort de mon appartement. Il y avait dessus des mots d'encouragement et de raison servant à me rappeler que mes sentiments indésirables persisteraient voire agrandiraient si je renonçais au moment de passer à l'acte. Heureusement, j'ai été capable de passer à l'acte, à chaque fois, malgré la peur. A un moment, la peur qui s'était intensifiée a commencé à diminuer.
L'un des tournants que j'ai beaucoup aimés était celui où j'ai commencé à faire la bise avec les filles. Après tellement de serrages de main, la glace s'était brisée et il était tout d'un coup dévenu naturel de passer à la phase bise avec elles.
C'était aussi amusant de voir certaines personnes, dont une partie que je ne connaissais pas bien, s'arrêter à mon bureau au cours de la journée pour se serrer la main avec moi et puis reprendre leur chemin sans m'avoir dit un seul mot. Je l'ai pris comme un compliment, un signe que l'opération était appréciée. Ca a juste ensoleillé ma journée. En fait, tu faisais partie de ces personnes !
Parmi les nombreux cadeaux que vous m'avez offerts lors de mon pot de départ, le savon antiseptique était l'un de ceux qui m'ont vraiment touché au coeur. Je l'ai à peine utilisé ! Je vais probablement le garder en souvenir d'une belle époque.
Je me demande des fois si mon initiative a amélioré la vie des autres au travail, même si un peu. Tu en penses quoi ?
Pour ma part, j'avais le sentiment d'être plus la personne que je voulais être. J'ai commencé à aimer plus le temps passé au travail. Je me sentais plus ouvert, plus spontané, plus affirmé et certainement moins invisible. Plus visible ? Qui sait. Mais je me sentais bien, et mieux parmi vous. C'était triste que la fin arrive, mais c'est la vie.
A la prochaine, Mister. Forwarde cet "algorithme" à François, s'il te plaît.
Amicalement,
Monsieur Conf.
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