J'avais espéré une bonne journée, mais je ne m'attendais pas à ce qu'elle soit aussi bonne. Enfin, cet article même ne devait pas voir le jour.
Tout a commencé lundi matin à Paris, lors de mon trajet au travail. J'ai pris le métro, profitant de l'opportunité d'entrer en contact avec quelques passagers via l'opération Métro. Quoique étonnés (qui ne le serait pas ?), ils ont rendu le bonjour en souriant quand je les ai salués. Ce qui était le mieux, c'est que je n'avais pas perdu de temps avant d'agir. Je ne m'étais pas demandé si je devrais le faire ou pas, si les gens me regardaient déjà ou allaient me regarder ou comment ça allait être bizarre. Avec une grande concentration, j'avais simplement sauté le pas et créé les interactions que je m'étais décidé à créer. Après, j'ai repris la lecture de mon livre du moment : "Ces impossibles Français", Chapitre 5, "Au rendez-vous des libertins". J'étais détendu pendant le reste du trajet. J'avais l'esprit tranquille.
Après la matinée passée au travail, j'ai retrouvé le métro à la pause déjeuner. J'avais décidé de compléter un repérage du jardin des serres d'Auteuil, un jardin botanique agrémenté de grandes serres. Je n'avais visité le jardin pour la première fois que la veille au soir, pour savoir s'il pourrait être un endroit idéal pour une sortie future entre sketchers. Comme je devais prendre trois lignes de métro différentes pour y arriver, je bénéficiais de trois occasions de lancer l'opération Métro. Youpi ! Bien sûr, j'ai éprouvé de l'anxiété comme d'habitude à l'idée de me faire remarquer parmi les passagers, mais plus que tout, j'attendais l'opportunité avec impatience. Au moment où je suis descendu à Porte d'Auteuil, la station la plus proche du jardin, j'avais marqué deux points sur trois seulement pour l'opération. Pourquoi ? Parce qu'à la deuxième étape du trajet, j'ai eu des échanges plus complexes ‒ et plus intéressantes.
Attendant sur le quai du métro à Charles de Gaulle - Etoile pour commencer cette deuxième étape fantastique, j'ai remarqué la présence d'une fille jolissime à proximité, debout. Puis j'ai remarqué que le sac à dos qu'elle portait était partiellement ouvert. Ce qui me fournissait un prétexte pour aller lui parler. Elle était accompagnée d'une autre fille, mais c'était un détail. Si j'ai hésité une seconde avant de l'aborder, c'était parce que j'étais en train d'apprécier cette occasion inattendue d'effectuer l'opération Insecurity. Finalement, je suis allé la voir. Je lui ai dit "Bonjour", suivi d'un "Votre sac est ouvert". Elle l'a vérifié, souri et dit "Merci", et je suis parti me remettre là où j'attendais auparavant sur le quai. Formidable. Attends, je suis parti ?
La seule chose qui m'ait empêché de me faire souffrir après ce "hit-and-run" ("délit de fuite"), comme le dirait ma copine Sophie, c'était une autre interaction qui a eu lieu dans le métro après qu'il est arrivé et que j'y suis entré. Cela dit, j'étais toujours en mode Opération Insecurity, j'avais donc besoin d'aborder une autre fille attirante pour conclure. Par conséquent, l'opération Métro ne s'appliquait plus, et elle a été momentanément suspendue. Dans le métro, il y avait une jolie femme assise à une certaine distance en face de moi (j'étais debout). Elle avait un petit sac à dos posé sur les genoux sur lequel il était écrit "Keziah". Après l'hésitation coutumière, j'ai esquivé un couple de passagers pour me rapprocher d'elle. "C'est pour Keziah Jones ce sac ?", ai-je demandé, faisant référence au chanteur et guitariste nigérian qui est d'ailleurs bien connu en France pour avoir joué dans le métro parisien. "Non", a-t-elle répondu en souriant. "Il est à mon fils." J'ai développé la "blague Keziah" un peu plus, ce qui a donné lieu à une conversation sur l'origine du nom, les langues anglaise et française et d'autres choses. Lors de la conversation, elle a complimenté mon "français sans accent", tandis que j'ai fait de même pour son anglais (elle était congolaise). J'ai même trouvé amusant qu'elle ait voulu savoir quels mots français avaient tendance à révéler mon accent lorsque je les prononçais. J'ai avoué avoir du mal avec certains mots avec le "r", et elle a demandé si le "l" posait problème aussi. J'ai réfléchi. En effet, mes collègues, tous francophones, m'avaient taquiné une fois au cours d'une réunion lorsque j'avais dit "les rules", un mot qui avait effectivement un "r" et un "l". Mais je digresse. Finalement, la femme a dû descendre et m'a remercié pour une conversation agréable. Ce qu'elle n'a probablement pas su, c'était que j'étais aussi reconnaissant, sinon plus.
Repérer le jardin (après que j'y suis enfin arrivé) n'était que du bonheur, comme le jour précédent. J'ai saisi l'opportunité d'explorer d'autres coins et de demander à la femme à l'accueil où on pourrait faire un pique-nique et où se trouvaient les toilettes. Mais ce qui m'a ému le plus, comme la veille, c'était d'être aux limites du stade Roland-Garros, qui se situe littéralement en face du jardin. J'ai marché le long de la rue qui séparait stade et jardin en revenant à la station de métro, contemplant les parties de l'extérieur arrondi du court n° 1 qui n'étaient pas cachées de vue par des barreaux ou du feuillage. Mon attention était particulièrement fixée sur la surface en haut du court, sur laquelle il y avait une longue série de noms inscrits aux années successives. Des noms tels que G. Kuerten. S. Graf. M. Seles. A. Agassi. V. Williams. S. Williams. M. Navrátilová. J. Henin. R. Federer. Et R. Nadal, encore et encore. L'imagination en éveil, je me suis identifié à ces champions, appréciant l'occasion d'être proche de l'histoire du tournoi de Roland-Garros au-delà des articles de journaux et des écrans de télévision et d'ordinateur.
Je suis retourné au travail en métro, en bus et en tram et l'après-midi a passé. Le moment délicieux suivant est venu lors de mon départ de l'immeuble. Quand je suis monté dans l'ascenseur pour descendre au rez-de-chaussée, j'étais la seule personne. Je me suis demandé si l'ascenseur s'arrêterait éventuellement à un étage intermédiaire. Et il l'a fait. Je me suis demandé ensuite si la personne qui allait le prendre serait un homme ou une femme. Avec un bout d'anxiété, j'espérais que la personne ne serait pas seulement une femme, mais aussi qu'elle serait solitaire. Et elle en était une. Elle est montée dedans. J'ai dit "Bonjour", elle a dit "Bonsoir" en réponse. Comme d'habitude dans ces circonstances, je me suis reproché de ne pas avoir utilisé la formule de politesse appropriée pour le soir. Pourtant j'étais trop concentré à cette rare occasion pour me préoccuper beaucoup des formules de politesse appropriées. Quand les portes de l'ascenseur se sont refermées, je me suis tourné vers la femme et j'ai demandé : "Vous venez ici souvent ?" Elle a répondu, de façon plus ou moins sérieuse : "Mais je travaille ici." Nous avons échangé un regard fixe pendant un instant, son expression du visage plus perplexe que la mienne. Un silence gênant s'est installé. Nous sommes restés toujours l'un face à l'autre, mais nous ne nous regardions plus. J'ai aperçu un sourire discret sur son visage quand même. Un monsieur est monté dedans à un étage inférieur, mais ça n'a pas fait grand-chose à l'ambiance. Au rez-de-chaussé, la femme est sortie de l'ascenseur, puis de l'immeuble. Moi, j'étais à la traîne, réfléchissant à ce qui venait de se produire. Inutile de dire, j'en étais content. Un peu troublé, mais content.
Comme on était aux heures de pointe, j'ai décidé d'essayer l'opération Rush Hour avant de descendre dans le métro pour rentrer chez moi. J'étais déjà dans la rue, et la femme de l'ascenseur était introuvable (même si je ne la cherchais pas forcément). J'ai vu un groupe de trois filles avancer vers moi. Hésitation. Puis j'ai adressé la parole à la plus proche d'entre elles lorsque je la croisais. "Bonjour, le mois d'août, vous passez vos vacances où en général ?" "Rwanda", a-t-elle dit. Voilà une réponse, voire une réaction, à laquelle je ne m'attendais pas. En fait, j'attendais une répulsion légère (ce qui ne sert qu'à montrer mon niveau d'assurance dans ce genre d'activité). Mais non, j'étais en train de parler avec un groupe de filles rwandaises. Nous (elles et moi) avons appris à nous connaître pendant un petit moment, mais trop petit ‒ moins d'une minute ‒ pour être quelque chose d'important. Après, je suis tombé sur une femme que j'ai trouvée plus âgée et moins attirante que les Rwandaises mais attirante tout de même (traitez-moi de désespéré), et je me suis arrêté pour lui demander quel était le prochain jour férié. Les idées que j'ai parfois. Mais toute agréable, elle a joué le jeu. A chaque fois (sur deux) qu'elle a suggéré un jour férié qui tombait un week-end, j'ai contesté sa réponse, disant qu'elle ne comptait pas. Alors nous sommes arrivés à la conclusion que le prochain vrai jour férié était le 11 novembre, soit l'anniversaire de la signature de l'armistice de 1918, qui a mis fin à la Première Guerre mondiale. Nous nous sommes séparés aussitôt après et j'ai poursuivi mon chemin jusqu'au métro, où je n'ai pas hésité à lancer l'opération Métro une fois de plus. Pur bonheur.
De retour chez moi, j'ai annoncé une sortie prochaine en groupe au jardin des serres d'Auteuil sur le site Web de Paris Sketchers. J'ai aussi fait une première version de cet article même.
Et dire que ces évènements sont arrivés parce que j'ai décidé à chaque instant de prendre la responsabilité de m'aimer moi-même.
Que la plupart des journées suivantes soient similaires, ou simplement presque parfaites.
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