mardi 31 mars 2015

"do you have a joke?"

Avant quatorze heures le samedi 28 février 2015, je suis arrivé à Gare de Lyon, l'une des six grandes gares de Paris.  Je n'avais aucun train à prendre et je n'étais venu chercher personne.  Je n'avais pas de billet sous la main et je ne voulais pas à en acheter un.  Je n'allais même pas me restaurer, et je n'avais pas besoin d'aller aux toilettes.  Non, j'étais là-bas juste pour faire l'opération Insecurity.

L'opération Insecurity n'est rien de plus qu'un dérivé de l'opération Les Jolies Filles, qui était aussi destinée aux jolies filles.  En toute honnêteté, c'est exactement la même chose que l'opération Les Jolies Filles.  J'en avais juste changé le nom pour me rappeler pourquoi je la faisais : pour surmonter mes sentiments d'insécurité lorsqu'il s'agit de faire des choses inhabituelles en public.  Et pour m'aider, il y avait les jolies filles à trouver presque partout à Paris, que celles-ci le sachent ou pas.

Dès que je suis entré dans le Hall 1 de la gare, j'ai commencé à chercher une cible.  Allant au long du hall, dans l'espace qui séparait les voies des voyageurs dispersés, j'ai gardé les yeux ouverts, balayant la foule du regard.  Pour calmer ma nervosité et tenir loin les pensées parasites, j'ai répété en boucle une citation du mythologue Joseph Campbell dont je m'étais souvenu seulement après avoir échoué à la même opération au même endroit cinq heures plus tôt : "Trouver à l'intérieur de toi cet endroit où il y a de la joie and cette joie consumera tes peines."  C'était une citation à laquelle je croyais, vu les nombreux succès que j'avais eus en faisant des opérations difficiles dans le passé.

Je suis arrivé au bout du hall sans aborder personne.  Ce n'est pas pour dire qu'il n'y avait pas de jolies filles sur place, au contraire.  Je n'ai juste pas repéré d'opportunités nettes ou, quand j'en ai vu une, je n'ai pas eu le courage de faire quoi que ce soit, me disant que je ne savais pas quoi dire à la fille, même si je m'étais permis de dire tout ce qui me venait à l'esprit.  En tout cas, les moments se sont succédés aussi vite que le nombre de gens qui se déplaçaient dans tous les sens.  Sans me laisser décourager, je suis resté en mouvement, armé de mots de sagesse de Joseph Campbell.

J'ai continué mon chemin dans la Galerie des fresques, qui reliait le Hall 1 au Hall 2.  Peu après, j'ai vu une femme dans une tenue très colorée avancer vers moi, seule.  En me rapprochant d'elle, j'ai rapidement regardé aux alentours et vérifié qu'il y avait des gens tout près : certains restaient debout à sa gauche, d'autres marchant derrière elle et encore plusieurs marchant derrière moi.  Parfait.  Juste avant de passer la femme, j'ai attiré son attention en disant "Hello".  Un échange en anglais s'est ensuivi.

"Alors, comment se sont passées les vacances ?", demandai-je.

"..."

"Vous savez, la période des vacances scolaires viennent de se terminer."

"Oui ..."

"Et elle a duré deux semaines."

"Oui ..."

"Alors ça s'est passé comment ?"

La femme a marqué une petite pause, avant de continuer.

"Je ne comprends pas bien.  Parlez-vous allemand ?"

"Allemand ?", demandai-je en retour, surpris.

"Oui, allemand".

"Non, je ne le parle pas.  Vous êtes allemande ?"

"Non, mais je parle allemand."

"Mais vous parlez français ?"

"Oui", réponda-t-elle.

J'étais intrigué du fait qu'elle voulait savoir si je parlais allemand au lieu de me demander si je parlais français.  Nous étions en France, après tout.  Ou est-ce que ai-je loupé quelque chose ?  En tout cas, je n'allais pas commencer à parler en français, ce qui aurait facilité la communication, alors notre échange s'est rapidement arrêté et nous nous sommes séparés aussitôt.

J'ai repris mon chemin vers le Hall 2.  Après y être entré, je me suis retrouvé au bout de la salle.  Je suis allé tout droit vers les voies pour être au coeur de l'action en marchant jusqu'à l'autre bout de la salle.  Bien sûr, je restais à l'affût d'opportunités.  Et mes efforts allaient finir par payer lorsque, quelque part au milieu de la salle, j'ai remarqué deux femmes attendant debout et face aux trains, ensemble.  L'une avait l'air d'être une trentenaire.  L'autre était peut-être la mère de celle-ci, car elle paraissait bien plus vielle.  Sans tarder, je suis entré en action.  De l'action, c'était ce que je voulais après tout.

"Bonjour", dis-je, regardant la plus jeune femme, qui était plus proche de moi.

"..."

"Vous attendez votre train ?"

"Non."

"Ah, vous attendez quelqu'un alors ?"

"Oui."

Silence.  Pendant tout ce temps, j'ai eu le sentiment qu'elles étaient un peu mal à l'aise (ou est-ce que c'était moi plutôt ?).  La plus jeune femme me répondait à chaque fois avec un seul mot, bien que j'y reconnaisse ma part de responsabilité en ayant posé des questions tellement simples pour commencer.  L'autre femme s'était détournée et ne disait toujours rien.  Moi, je ne savais pas quoi rajouter de plus, alors il me semblait que la meilleure chose à faire à ce moment-là, c'était d'arrêter la conversation.

"Alors, bonne journée", dis-je, souriant.

"Merci", dit la plus jeune femme, avec un petit sourire.  L'autre a gardé la silence tout en esquissant un sourire.

J'ai complété mon tour du Hall 2 et je suis parti, repassant par la Galerie des fresques pour retourner au Hall 1.  Ayant engagé la conversation à deux occasions distinctes dans le même bâtiment, j'avais complété l'opération que j'avais ratée seulement cinq heures plus tôt.  Mais je ne me sentais pas satisfait de cette victoire.  En fait, j'avais le sentiment de ne pas avoir donné un effort acceptable, notamment avec les deux femmes rencontrées dans le Hall 2.  L'échange avec elles avait été tout simplement trop bref, et les questions que je leur avais posées ne nécessitaient pas plus que "oui" ou "non" en réponse.  En plus, j'avais été déconcerté par leur réaction relativement distante.  "Mais pourquoi des gens ne peuvent-ils pas juste se détendre des fois ?", me plaignis-je, presque impulsivement.  Et quelques secondes après, j'avais l'esprit à la recherche de solutions pour amorcer des conversations légères avec des inconnus (en l'occurrence, des jolies filles).  Puis une idée s'est imposée dans ma conscience.  Elle m'a plu et j'ai décidé de l'essayer.

J'étais déjà de retour dans le Hall 1, qui semblait plus rempli qu'avant.  Mais je ne me laissais pas dissuader.  En fait, j'étais plus déterminé que jamais, les mots de Joseph Campbell toujours à mes côtés.  J'ai marché en direction du grand tableau des départs suspendu au centre du hall, parmi les douzaines de voyageurs qui y fixaient les yeux.  Tout près, j'ai vu trois filles debout, parlant entre elles dans un petit cercle.  Vu la masse de gens autour d'elles, c'était une excellente opportunité pour moi de présenter mon insécurité, tout en parlant encore en anglais.  Alors j'ai choisi d'aller la saisir.

"Bonjour", dis-je.

"Bonjour".

"Avez-vous une blague ?"

"Eh ... quoi ?"

"Avez-vous une blague ?"

"Une blague ?"

"Oui.  Une blague.  En avez-vous une ?"

Les filles avaient l'air amusées.  J'ai deviné qu'elles se sentaient également perplexes.  Mais elles se montraient joueuses, discutant à voix basse entre elles-mêmes.  Ca s'est fait plutôt vite, je n'ai pas pu noter tout ce qui se passait.  Cependant, je me souviens de m'être agréablement surpris du succès avec lequel je menais ce jeu.  Un peu de silence s'était introduit, alors naturellement, j'ai fait en sorte de relancer le dialogue.

"Bon, j'attends une blague !", commençai-je avec un geste des mains censé exprimer mon impatience.

"Parlez-vous français ?", demanda l'une des filles.

"Oui, je parle français.  Mais pas aujourd'hui."

Elle avait l'air d'avoir bien pris ça.

"Et une mauvaise blague ?", demanda une autre fille.

"Bon, une mauvaise blague reste une blague", concédai-je.

"OK, je vais la dire, c'est en français."

Je me suis rapproché d'elles pour écouter.  J'avais trouvé un peu étrange quoique drôle que j'allais devoir comprendre une blague en français alors que tout le monde savait que j'avais choisi de ne pas dire un mot de français.

"Qu'est-ce qui est jaune et attend ?"

"'Jaune', OK, j'ai compris ça.  'Attend' ?  Comme du verbe 'attendre' ?"

"Oui."

J'y ai réfléchi un instant, cherchant une solution.  J'ai demandé une indice, mais je ne pense pas que ma demande ait été bien entendue par les filles.  Sans ressource, je n'ai pas mis trop de temps avant de renoncer.

"Jaune-attend !", dit l'une d'elles.

"Jaune-attend ?  Quoi ... oh !  Jonathan ?  Le nom Jonathan ?"

"Oui."

"Attendez ... Jonathan ... prononcé dans quelle langue ?  Français ?  Anglais ?"

Je ne peux plus me souvenir de leur réponse.  Mais la blague ‒ ou plutôt la devinette ‒ a été plus ou moins comprise.  J'ai juste supposé que les Français prononçaient le nom Jonathan différemment par rapport aux anglophones natifs.  "Jaune-attend", répétai-je.  "Hmmn."

"Pas mal du tout, pas mal", ajoutai-je.

Les filles étaient tout souriantes.

"Ca vous dérange si je l'utilise ?", leur demandai-je.

"Pas du tout", réponda l'une d'entre elles, gloussant avec les autres.

J'ai décidé de terminer la conversation.  J'avais le sentiment de ne plus rien avoir de plausible à dire.  Mon esprit était vide en fait.  Je pensais que je m'étais déjà racheté après la déception de la rencontre précédente.  Content de cette dernière expérience, j'ai souhaité aux filles un bon voyage avant de les quitter, même si j'ignorais si elles allaient prendre un train ou si elles attendaient simplement que quelqu'un arrive.

A nouveau seul et me sentant libéré plus que tout, j'ai marché vers l'arrêt de bus en dehors de la gare, m'amusant à imaginer des suites à donner à cette opération.

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