Ça a pris presque trois ans, mais le nez rouge est enfin revenu.
Il fait actuellement plus froid que la matinée du 1 avril 2016, mais il est hors question de se décourager. Le temps n'est pas responsable.
Après cinq sorties du nez rouge cette année, avec des règles de jeu progressivement exigeantes, je ressens de moins en moins d'anxiété en mettant et en portant le nez. Je devrais me demander la raison de l'anxiété vu que les gens ont généralement l'air de se moquer de la façon dont on apparaît. Et s'ils semblent intrigués, il est très probable qu'ils finiront par ne rien dire. Pour la plupart, tout ce qu'on reçoit comme réaction, c'est un regard curieux, un sourire chaleureux ou un rire refoulé. Mais pas de parole, adressée à moi en tout cas. Parce que ‒ et vous le savez bien ‒ on ne parle pas aux inconnus auxquels on n'a aucune (bonne) raison de parler.
Porter le nez en public, c'est une expérience intéressante. Il y a bien un sentiment d'inconfort, mais il est loin de ressembler à quelque chose de troublant. Je ne ressens pas tout à fait de bonheur ni de tristesse. Même si je n'engage la conversation avec personne (pas encore au moins), j'ai l'esprit plus ouvert à l'environnement. Ce à moins que je ne sois pas en train de lire, parce qu'objectivement, porter un nez rouge ne change pas vraiment grand-chose ‒ c'est comme porter une paire de lunettes. Et le nez enlevé à la fin de l'expérience, il n'y a pas autant un ressenti de victoire ou de succès que de calme ‒ par rapport à la souffrance qui aurait été éprouvée si l'opportunité de porter le nez n'avait pas été saisie. C'est du genre "soit on y va, soit on n'y va pas." Le choix neutre, ça n'existe pas. Et il est bien trop tard de se dire "je n'avais pas conscience de ça, il n'était donc pas question de faire un choix."
Mais le plus grand changement que cette expérience entraîne semble être au niveau mental. La perception de ce qu'on se sent capable de faire et celle de ce qu'on pense du jugement que les autres ont de soi change. Pour le mieux. Autrement dit, on se sent plus libéré de notre pensée sur le regard des autres pour faire ce qu'on n'aurait pas osé faire précédemment.
Les gens, dans le métro ou dans la rue, ne sont qu'une et même chose : des inconnus. On s'habitue à eux plus ou moins rapidement. Ce sont plutôt les collègues au travail qui font grimper l'anxiété. Peut-être que c'est la peur de s'éloigner d'un rôle très confortable dans lequel ils ont l'habitude de me voir et la peur de présenter quelque chose d'anormal, quelque chose que les autres ne font pas. Oh non, qu'est-ce qu'ils en penseraient ? Jusqu'ici, tout va bien, ils ont l'air de le trouver amusant pour la plupart. Et tout ce temps je craignais le ridicule et la désapprobation. Suis-je bête !
Au-delà de la peur, j'essaie surtout d'honorer l'idée autour du nez rouge afin qu'elle ne se termine pas dans la poubelle comme d'autres avant elle. Il est temps que le refoulement cesse de prendre le dessus.
Honorer l'idée est essentiel vu la charge que l'idée porte. Premièrement, l'idée est la mienne. Deuxièmement, elle est peu conventionnelle. Troisièmement, il y a un aspect sentimental : le nez est venu de Corinne, professeur de théâtre extraordinaire, qui m'en a fait cadeau il y a quelques années et avec qui je l'ai porté en public pour la première fois en prenant le métro après un cours (et oui, j'adore aussi Corinne). Et dernièrement, le nez est rouge, donc ce qui ne rentre pas dans le moule, on le fait ressortir.
Voilà plusieurs réactions intéressantes que j'ai déjà eues :
1) Juste quelques secondes après avoir mis le nez en allant au travail, je suis tombé sur une dame.
Dame : C'est quoi ça ? ... C'est quoi ça ?
Moi : A votre avis ?
Dame : C'est parce qu'il fait froid ?
Moi : Non, j'aime ça !
Dame : Ah, ok !
2) En sortant d'une gare du RER, je me suis fait arrêter par un journaliste qui m'avait repéré quelque temps avant.
Journaliste : Vous portez ce nez rouge en réponse aux manifestations de gilets jaunes et en solidarité du mouvement (soi-disant pacifiste) de gilets rouges ?
Moi : Non, c'est personnel. C'est une expression personnelle.
Il a manifesté son soutien pour mon action, ce que j'ai apprécié.
3) Un collègue m'a rencontré devant les ascenseurs du rez-de-chaussée au travail.
Collègue : Alors, c'est quoi la punition ?
Moi : Non, c'est un embellissement !
4) Pendant que je suis assis dans le métro, une femme m'aperçoit et sourit. Je lui rends le sourire. Elle se faufile entre les gens qui nous séparent et vient me parler.
Femme : Les gens voient que ... ?
Moi : Ben je ne sais pas ce que les gens voient ... Je ne suis pas "les gens."
Femme : Et pourquoi ... ?
Moi : C'est juste un moyen d'expression.
Femme : Alors on voit ça et ça fait sourire.
Moi : Tant mieux ! Merci !
Elle était adorable. Et courageuse.
5) En attendant sur un quai de métro parmi une ligne de personnes, un métro arrive et il est rempli. Les portes s'ouvrent et je vois une femme à l'intérieur à côté d'un enfant, et elle me remarque. Souriante, elle fait signe à l'enfant pour qu'il regarde dans ma direction. Ce qu'il fait, et puis il sourit. Que faire d'autre ? Je lui souris également.
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