Un soir de vendredi de l'année dernière, je me suis arrêté devant un supermarché dans un quartier de Paris près de la gare Saint-Lazare. J'accompagnais deux amis, Jeannette et David, à une fête chez quelqu'un et nous voulions chercher de quoi manger avant. A un certain moment lors de cet arrêt, j'observais les rues pleines de monde et j'ai remarqué qu'il y avait beaucoup de jolies filles. Fasciné, j'ai dit un mot à David à ce sujet : "Putain, il y a beaucoup de jolies filles dans cette ville !" Il a répondu, d'un ton plutôt sec : "Oui, il y a des jolies filles partout. Mais ça ne sert à rien si on ne fait que regarder." D'accord.
Plusieurs mois après, cet évènement toujours frais à l'esprit, j'ai lancé l'opération Les Jolies Filles. Effectivement, il y a beaucoup de belles femmes à Paris et je me sentais prêt à faire davantage sur ce sujet que de regarder de loin. En fait, je voulais changer comment je percevais les femmes en général. J'en avais assez du fantasme dans lequel je les tenais, ainsi que des souffrances provoquées par le fait d'entretenir ce fantasme.
Autrement dit, l'opération Les Jolies Filles était destinée à me libérer d'un certain complexe d'infériorité.
L'opération telle que je l'avais imaginée avait certainement le potentiel de transformer le cours des évènements dans une situation similaire à celle que j'ai vécue à Angoulême en juillet dernier. Elle se présentait aussi comme une excellente opportunité de mieux me familiariser avec les femmes en France, car la seule réponse que je pouvais offrir aux questions du type "Elles sont comment, les femmes en France ?" ou "Alors, les Françaises ?" était "Je ne sais pas vraiment", justement parce que je ne savais pas vraiment. Une réponse qui refléterait ce que je croyais être le stéréotype, que les Françaises étaient "difficiles" et "exigeantes", était naturellement hors de question.
Alors pendant les cinq premiers mois de l'opération, j'ai dit "Bonjour" aux jolies inconnues que j'ai passées dans la rue. L'interaction n'est pas allée plus loin que ça. Il y avait peu de chances pour attendre un "Bonjour" en retour, voire moins pour avoir une conversation, car j'étais déjà parti chercher la prochaine jolie fille. J'ai agi de cette manière tous les deux jours, et visé au moins deux femmes sans en dépasser cinq le jour de l'opération.
Après avoir pris mon temps pour saluer 250 femmes, je me suis dit qu'il était bien temps de passer à la vitesse supérieure. J'ai donc décidé de m'arrêter une fois une jolie fille abordée pour interagir avec elle. Mais uniquement pour lui dire "Je vous trouve très jolie" avant de reprendre mon chemin.
Pendant trois jours d'affilée, je n'ai pas pu faire décoller cette prochaine étape. Ce n'était pas que je n'ai croisé aucune jolie fille, mais que je n'ai pas pu m'affranchir de la peur de dire quelque chose que je n'avais ni l'habitude ni la nécessité de dire à une fille que ne connaissait pas du tout, et en pleine rue, figure-toi. En plus, j'avais peur que mes actions soient jugées par l'intéressée comme de la drague, ce qui me gênait. Aux moments rares où je surmontais tous ces obstacles mentaux, j'ai essayé de faire la chose. Je regardais presque chaque femme venant vers moi et je me préparais à dire les mots si j'avais pu conclure qu'elle était jolie, avant de finir par ne rien faire du tout au moment où nous nous croisions. C'était une séquence d'évènements qui se répétait sans cesse, provoquant encore plus de chaos à l'esprit que la fois précédente.
Mais dans la matinée dominicale du premier septembre, j'ai réussi. Je n'en voulais plus. J'allais juste le faire. Je devais aller au-delà de la peur. D'ailleurs, comment pourrait-il être pénible de complimenter une fille ? On m'avait souvent dit que les filles aimaient ce genre de choses. Alors j'ai adopté un état d'esprit déterminé. Plutôt que de prendre le métro ou un Vélib' comme je faisais d'habitude pour aller au marché d'Aligre, j'allais faire le trajet à pied et adresser la parole aux cinq premières jolies filles que je trouverais sur le chemin. Ce que j'ai fait en fait. Bon, cinq sur six. Ou sept.
La première rencontre était intéressante et clairement la plus importante. Sur une grande place quasiment vide, j'ai vu la cible, une jeune femme à lunettes à la peau mate et aux cheveux frisés. Ayant décidé qu'elle était jolie, je l'ai arrêtée avec un "Bonjour" avant de conclure. "Je vous trouve trrrrr, très jolie." Un faible sourire s'est laissé échapper vers la fin. Plus souriante que moi, la jeune femme a répondu : "Merci, c'est gentil." Fin. Sûrement, j'ai goûté au succès, mais c'était quoi cette espèce de R ? La chose même ‒ la prononciation du R français ‒ au cœur de mon plus grand complexe avec la langue française avait ressurgi pour gâcher l'occasion tant attendue. Ou plutôt, peut-être, pour rendre celle-ci plus mémorable.
Naturellement, le fait accompli m'a fait du bien et je n'ai pu être plus ravi du résultat. Après tout, la cible a reçu un compliment sincère. J'ai eu une expérience de courage. A la fin, nous nous sentions mieux chacun. Gagnant-gagnant. J'adore les situations où tout le monde gagne.
J'ai enchaîné avec le reste des cibles sans beaucoup de problèmes jusqu'à la complétion de l'opération. La cible numéro 2 m'a remarqué et m'a rapidement ignoré. La cible numéro 3 a réagi en faisant des gestes de main qui semblaient dire qu'elle n'avait pas compris alors qu'elle bougeait les lèvres en même temps pour dire quelque chose sans que rien ne sorte. En tout cas, elle est partie sans s'embêter une seconde de plus. La cible numéro 4 m'a ignoré sans faire le moindre signe qu'elle m'avait vu. La cible 5 m'a remercié avec un sourire. La meilleure partie de toute cette histoire, c'était le bilan qu'a fait mon copain Aziz après que je lui ai raconté les évènements du jour : "2 remerciements, 2 ignorances et 1 confusion."
J'imagine ce genre d'interactions comme étant quelque chose d'amusant pour tous les participants. Et donc, j'ai hâte de recevoir plus de remerciements, d'ignorances et de confusions.
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