(le moment de devenir vivant)
J'ai passé le
week-end dernier en Champagne-Ardenne avec le groupe de Meetup
"Franco-Américains à Paris". Environ 25 d'entre nous sommes venus dans
cette région pour une visite qui comprenait des dégustations de
champagne, des promenades à vélo dans les vignes, un dîner dans un
restaurant local, et une soirée jusqu'au petit matin.
Après
s'être arrêté devant deux maisons de champagne sur la route en
provenance de Paris, notre autocar est arrivé à Reims, où nous avons
passé presque toute la journée de samedi. Nous nous sommes enregistrés
dans notre hôtel avant de nous réunir pour aller participer à une visite
guidée de la célèbre cathédrale Notre-Dame. Après, nous avons passé notre temps libre avant les festivités du soir à explorer le
centre-ville, à nous reposer ou à faire toute autre chose.
J'ai
loupé l'apéritif avec les autres mais je les ai rejoints plus tard
pour le dîner. Celui-ci était magnifique – j'ai découvert la pintade
! J'en suis tombé immédiatement amoureux. Après, nous sommes allés au
Cuba, un bar/discothèque dans le quartier pour bien démarrer la fête.
Il
y avait beaucoup de monde au Cuba et la musique était géniale. Du
hip-hop populaire avec quelques chansons de pop de temps en temps –
c'était juste ce sur quoi j'aimais danser. Pourtant, je me suis
retrouvé coincé peu après l'arrivée dans le bar. Trop de réflexion ?
Peut-être. Au lieu de m'immerger dans la bonne ambiance et de m'y
exprimer librement, ce que j'aurais bien aimé faire, je me suis bloqué,
comme j’étais mal à l’aise. En compagnie des gens de notre groupe dont je connaissais à peine la plupart, mais surtout dans la plus grande foule autour de nous. J’avais le corps rigide, des pas
de danse simples, un visage peu expressif, une voix quasiment
inexistante, un regard constamment fixé sur les gens autour de moi. Je
me contentais d’admirer les quelques personnes qui avaient pu entrer
dans la danse, voire se mettre sur les tables. Voilà le rôle dans
lequel je me confine habituellement quand je suis dans une boîte de
nuit. Rares ont été les fois où j'ai réussi à m'ouvrir dans un tel
environnement. Sinon, c'est un malaise qui me gagne la plupart du
temps. Peut-être que celui-ci est d'un faible degré en absolu, mais ayant
conscience des possibilités de s'amuser dans des lieux pareils,
j'éprouve de la gêne. Ce qui est drôle, c'est que j'avais imaginé
l'opération Body Rock dans le but d'être capable de transformer cette gêne chronique en
quelque chose qui ressemblait au confort, mais qui serait en vérité plus
proche de la joie. Cependant, plusieurs mois après sa conception,
l'opération n’a toujours pas décollé. Et samedi soir ne serait pas le
moment pour cela, et le Cuba ne serait pas le lieu.
J'ai commencé
à considérer la possibilité d'écourter la soirée (déjà) en rentrant à
l'hôtel. Quelques personnes ont finalement suivi ce plan d'action.
Néanmoins, j'espérais me sentir plus à l'aise dans l'endroit où on
allait après, une boîte de karaoké. En attendant, les choses empiraient
au Cuba, et j'ai commencé à m'inquiéter de l'attitude que je dégageais
envers les membres de Meetup autour de moi. C'était horrible – j'ai eu
sentiment de "comment me suis-je retrouvé encore là ?" – mais je suis
parvenu à garder la destruction à l'intérieur. Au moins, j'ai pu me
féliciter de rester suffisamment calme.
Je me suis senti
rafraîchi une fois que nous sommes arrivés au Curtayn Club, situé au coin de la rue. L'endroit avait deux étages. Au rez-de-chaussée, il y avait un bar avec
une scène de karaoké à côté qui était entourée de tables et de canapés à
disposition du public. Au sous-sol, il y avait une ambiance boîte de
nuit. Nous nous sommes installés au fond du rez-de-chaussée à
côté de la scène, et la plupart des filles de notre groupe – huit environ – ont rapidement mis la main sur le catalogue des
chansons et commencé à chercher quels morceaux chanter et à discuter
comment elles aimeraient les chanter.
Je suis resté à côté de cette scène mouvementée avec
d'autres membres de Meetup. Nous, on ne s'embêtait pas trop ; plus que tout, on était tranquilles. Pendant ce temps, je me sentais détendu. Mais
j'étais aussi déçu de l'attitude que j'avais au Cuba. Je savais que je
pourrais mieux faire, mieux être. Mais avant tout, je me demandais si
j'allais chanter sur scène. J'ai eu du mal à me décider. Je ne savais
pas si je voulais m'exposer dans un lieu inconnu en face des personnes
inconnues. En même temps, j'avais toujours considéré le karaoké
comme une activité cathartique, et je voulais me donner une nouvelle
chance, me manifester. Mais j'ai hésité, pas encore prêt à
prendre une décision. Les filles, par contre, sont montées sur scène à deux reprises , la première pour "Barbie Girl", l'autre pour "Human Nature"
de Madonna. Elles ont hurlé, dansé et presque tout fait pour créer une
scène de folie. C'était hilarant, et j'ai pensé que c’était un
excellent complément aux reprises en français sans intérêt que faisaient
d'autres personnes.
Finalement, je me suis décidé – le temps manquait et il a fallu agir vite. Je me suis emparé du catalogue et
je l'ai parcouru. J'ai fini par réduire mes choix à deux de mes
chansons préférées : "Redemption Song" de Bob Marley et "Lose Yourself"
d'Eminem. J'ai opté pour la seconde, même si je craignais d'être
capable de prononcer tout le texte, car une fois le rap commencé, Eminem a enchaîné sans relâche jusqu'à la fin du morceau. On parle de quatre
minutes de rap continu ! Y compris le refrain ! J'ai décidé quand même
de relever le défi, tout en me disant que ça allait apporter de l'air
frais si pas du choc au public (je doutais que certains d'entre eux
aient imaginé voir et entendre un Noir faire du rap en anglais ce
soir-là). En plus, j'étais plus rassuré car je connaissais la plupart
des paroles. Elles sont sans aucun doute certaines des plus habilement
construites que j'aie jamais entendues.
Ma détermination a été
quand même testée après que je me suis inscrit au karaoké. Les huit
filles qui ont allumé la scène plus tôt ont disparu. Certaines sont
descendues danser au sous-sol, d'autres sont rentrées à l'hôtel. Il ne
restait que quatre d'entre nous, et, oui, on était parmi les plus
tranquilles du groupe. Aucun d'entre eux n'avait l'intention de
chanter. En plus, la boîte se remplissait petit à petit. Je me suis
même demandé, "Il me faudrait combien d'inconnus pour me regarder ?" Et
aussi, le DJ n'arrêtait pas à reporter mon tour. Après avoir été
contraint d'attendre une demi-heure, je suis allé lui rendre visite. Il m'a
expliqué qu'il y avait sept chansons avant que je passe. Impossible ! Je l'ai
embêté jusqu'à ce qu'il concède, en me disant que j'irais après le
chanteur suivant. Sauf qu’après le chanteur suivant, il a appelé
quelqu'un d'autre à venir sur scène. Alors, je suis retourné le voir,
cette fois-ci avec Phlippe, l'organisateur du week-end Meetup. Et le DJ nous a dit qu'il restait quatre chansons avant mon tour. Ridicule !
Enervé, Philippe lui a adressé quelques mots peu tendres, jusqu'à ce
qu'il nous accorde la place suivante. Convaincu plus que jamais que
j'allais passer le suivant, je suis parti faire une préparation mentale
rapide. Je suis retourné aux toilettes encore une fois – j'y étais déjà
passé trois fois toutes les deux chansons précédentes, d'une part pour
me calmer les nerfs, d'autre part parce qu'il fallait vraiment que j'y
aille !
De retour dans la salle bien remplie, j'ai entendu
appeler mon nom depuis la scène. L'heure de vérité ! Alors, je suis
monté sur scène, j'ai vérifié les microphones, j'ai assuré que je
prenais le bon, et je me suis retourné pour faire face au public. Aïe
! Je voyais beaucoup de gens, mais ils ne me regardaient pas tous. En
attendant désespérément que le rythme commence, j’ai essayé de surmonter
mon trac en jetant des regards sur les
autres membres de Meetup au fond de la salle. J'étais toujours mal à l'aise, pourtant moins
qu'avant.
Plus que tout, je me concentrais. Une fois que les paroles ont apparu sur l’écran, je suis parti. J'ai gardé le flow, même si
j'avais commencé à avoir du mal au bout de 30 secondes. En comparaison
avec la voix qu'a utilisée Eminem sur le morceau, la mienne était plutôt
faible. Mais la musique était tellement puissante – comment ai-je pu
oublier ? – que je me suis naturellement mis à remuer les mains,
comme si j'étais un rappeur se produisant sur scène. Convenablement, je
me suis finalement perdu dans la musique, le moment. Je n'ai eu de temps en temps qu'un
petit espace en rappant pour faire un constat de la réaction du public.
Un bon nombre de personnes regardaient. Les visages ne
laissaient pas apparaître une certaine surprise. J'ai trouvé ça marrant, mais je
ne pouvais pas me laisser arrêter par cela parce que perdu
dans la musique, le moment. Près de la fin du morceau, j'ai sauté des
lignes parce que j'avais du mal à reprendre mon souffle tout en essayant
de suivre la cadence d'Eminem, dont le flow était rapide et très
fluide. J'ai adopté la stratégie d'écourter la prononciation de chaque
ligne pour être prêt à bien prononcer la suivante, mais mes efforts étaient à peine réussis. J'étais effectivement essoufflé ligne après
ligne, et quelques personnes proches ont manifesté leur
soutien. C'était émouvant. Il y avait même une jeune fille sur le bord de
la scène qui imitait mes gestes et rappait le dernier refrain avec moi.
Qui sait, elle aurait pu être mon hype woman !
Le public m'a
applaudi une fois que j'ai fini, mais comme j'étais trop ravi, je n'ai pas pu vraiment apprécier leur geste. Le DJ lui m'a félicité quand je lui ai rendu le
microphone. Je me suis senti soulagé. Et bien. L'attitude que
j'avais plus tôt dans la soirée était du passé. Je me sentais (plus) vivant . J'ai rejoint les gens de Meetup qui avaient sacrifié leur temps
pour me regarder rapper, et nous sommes ensuite descendus au
sous-sol pour danser. Là, la musique était correcte, et je suis entré
dans la danse avec moins d'hésitation qu'avant.
Ce n'était que plus tard
que je me suis rendu compte que le thème de "Lose Yourself", surtout
l'introduction de la chanson, coïncidait avec mon expérience de la
soirée après dîner. C'est-à-dire, tirer avantage d'une unique
opportunité désirable en s'en imprégnant complètement. Ce qui est le
contraire de mon expérience typique en boîte de nuit. Généralement,
quand je suis dans une boîte, et surtout sur la piste, je passe beaucoup de temps à essayer de déterminer ce
que je devrais faire et ne pas faire et comment je devrais me comporter
et ne pas me comporter, au lieu de faire ce qui me rend plein de vie.
Don’t ask yourself what the world
needs; ask yourself what makes you come alive. And then go and do that.
Because what the world needs is people who have come alive. – Howard Thurman
Ne te demandes pas ce dont le monde a besoin. Demande-toi ce qui te rend plein de vie et ne fais que cela. Car ce dont le monde a besoin, ce sont des gens pleins de vie. – Howard Thurman
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